L'Erreur



Préface



Je crois que lorsqu'on écrit, on ne peut se flatter de le faire seul. En tout cas ce texte ne vient pas que de moi puisqu'il prend aussi source des éléments extérieurs qui m'ont plongé dans un état tel qu'écrire devenait libérateur. Certaines frustrations ou douleurs de ma vie ont engendré cette histoire, devenue un véritable exutoire. Les personnes de mon entourage ont influé sur le caractère de ceux de cette nouvelle, néanmoins quoiqu'elles aient pu faire je ne crois pas que l'histoire en fut changée, sachant très bien où je voulais placer les moments qui pour moi restent intenses.


En écrivant, toujours en musique, parfois accompagné d'un verre contenant un alcool quelconque, le tout sous une lumière basse, il m'arriva de me prendre tellement au jeu de l'écriture que mes mains lancées, rédigeant au plus vite, entraînèrent des frémissements en mes bras comme envahis de centaines de fourmis ; je sentais en ces instants mes yeux exagérément ouverts et je me disais que les fous pouvaient sentir ce genre de regard naître de leur délires. Ces instants sont forts car ce sont ceux qui défoulent le plus, et je serais passé à côté d'une sensation nouvelle et inhabituelle si je ne les avais pas vécus.


Il y a deux personnes que je voudrais remercier. Caroline Nollet, qui m'apporta les tribulations amoureuses m'inspirant l'envie d'écrire cette nouvelle. Et surtout, un grand merci à celle à qui je dois beaucoup, Jeanne Gherardi. Non seulement elle fut la première à me donner l'énergie nécessaire pour me lancer dans une histoire exprimant les sentiments humains et les relations qui en découlent, mais aussi elle a su porter un regard critique et constructif sur ce qu'elle lisait au fur et à mesure de l'écriture. Je la remercie pour tout cela et pour la force de la passion qui m'envahissait à ses côtés.






I

J'ouvre doucement les yeux, et malgré ma vingtaine d'années il me semble que c'est la première fois que mes yeux s'emplissent de lumière, de cette clarté trop crue pour être celle du paradis… je suis donc vivant. J'ai cru comprendre d'après les médecins qui m'entourent que ma survie est un miracle après l'accident qui m'a plongé dans ce coma d'environ deux ans.


Je ne sais plus ni qui je suis ni ce que fut ma vie avant d'être cloué ici. Mon dieu, deux ans. Mais après tout ce n'est rien puisqu'en ce jour béni ou maudit de mon réveil, je nais une seconde fois. L'étreinte mystérieuse de ce coma duquel je ne sais pourquoi je suis sorti m'a tout dérobé : la faculté de parler, de me nourrir, d'assurer ma toilette, bref tout ce qui permet de se sentir libre et autonome.


Me voilà donc dépendant des bons soins de cette douce infirmière à la voix chaude et qui m'est apparemment toute dévouée. Je la revois encore en ce premier jour s'approcher lentement de mon lit, me regarder de ses beaux yeux marron alors que ses cheveux lisses et châtains glissaient le long de ses joues, et me murmurer telle une mère : " Je m'appelle Audrey. Vous serez bien ici, je m'occuperai de vous ".


Je ne peux répondre mais mes yeux tentent de lui communiquer tous les sentiments qui s'abattent soudain sur moi : la gratitude, le réconfort, mais aussi le doute, la peur de savoir que je repars de rien et que tout est à reconstruire, depuis le début.


Des milliards de questions s'arrachent mon attention, mais pas la moindre image autre que celle de cette chambre blanche où je suis allongé dans un lit blanc et d'où je vois la neige décolorer les arbres du jardin ne vient habiller mes pensées. Je tente en vain de me rappeler visages, sons, ou émotions passées. Rien à faire. Le silence et le vide de mon âme n'ont d'égal que celui de la nuit gelée qui approche déjà. Voilà donc la première journée de ma vie presque écoulée sans qu'il n'y ait eu la plus petite évolution depuis le matin si ce n'est la compréhension partielle de ma triste situation.


Audrey, ma douce, premier visage féminin qui se soit dessiné en moi, m'apporte avec soin les repas qu'elle se voit obligée de me servir. A l'approche de sa main vers ma bouche son parfum si onctueux s'écoule en moi et mon odorat encore inculte s'abreuve de ce premier nectar me comblant de bien-être. Plus, je sens la chaleur qui de sa main se libère, et cette chaleur, au milieu de ma prison blanche et de ce vide émotionnel, m'arracherait presque des larmes.


Ainsi, par elle et presque déjà pour elle j'entame mon initiation, l'apprentissage de chaque chose de ce monde dans lequel j'ose espérer plonger, et peut-être même reprendre là où je m'étais arrêté ; mais reste à savoir où justement.


La nuit se substitue progressivement au jour, et ces ombres enveloppantes et protectrices me plaisent dès ce premier soir. J'ai à peine le temps de l'apprécier car soudain ma tête tourne, tout devient flou ; je ne comprends pas que tout simplement, je m'endors. En une fraction de seconde me voilà engagé vers les chemins de l'onirisme desquels là encore j'ignore tout.


Pour la deuxième fois de ma nouvelle vie, mes yeux s'ouvrent et le pouvoir des songes s'abat sur moi. Le vent s'engouffre dans mes narines, m'apportant les effluves terrestres et animales, si fortes, si vraies, si riches ; j'en étouffe presque tant ces parfums oubliés et ainsi ressuscités pénètrent en moi sans que je veuille m'en défaire. Mes yeux exorbités dévorent le vert des arbres, les teintes sombres de la terre, les couleurs chatoyantes des coureurs et des promeneurs au loin. Mes oreilles presque vierges s'emplissent d'aboiements, de rires d'enfants, de cris ; de tous les cotés me viennent les crissements des branches et le frottement des feuilles d'été balancées violemment par le vent. Une véritable comédie musicale se met en place dont je suis le spectateur ébahi. Tout paraît si réel, toutes ces sensations m'envahissent avec tant de crédibilité, alors profitons-en. Laissez-moi m'émerveiller de la naissance du monde et de sa chorégraphie originelle. Moi seul y ai droit car mon regard est neuf et mon esprit affamé de découverte. Dans ce rêve merveilleux, je suis donc né de la Terre, mon enfance onirique condensée en une heure n'a pas été celle d'un orphelin, car mes parents, mes éducateurs, mes premières amours, furent à la fois la joie insouciante de cette fillette qui riait tout à l'heure, la sensualité des caresses du vent et l'admiration engendrée par ce mouvement de vie végétale et humaine. Ils m'ont formé, m'ont légué chacun une partie d'eux et sur ma vie je jure de m'en montrer digne… à jamais.


Hélas, alors que mon excitation est à son comble, tout se met à tourner, tout vibre puis disparaît derrière un cruel voile noir. Je réalise bien trop vite que la réalité me rattrape progressivement, inexorablement. Evidemment mon réveil est synonyme de déception et déjà, de nostalgie. Ce rêve parut si court.


Je retrouve le même décor qu'hier ; rien n'a changé, absolument rien. Cette blancheur et ce silence m'insupportent bien plus maintenant, mais j'y suis enchaîné. Il me reste la consolation de savoir que d'ici peu, Audrey plongera ses yeux dans les miens. Bien sûr je ne perds pas un instant et tente tant bien que mal de me rappeler chaque détail de mon rêve. Ce qui me frappe le plus, c'est cette étrange et miraculeuse faculté de ressentir parfaitement chaque variation de l'environnement, et de les intégrer en moi en tant que réelles sensations. Ainsi me reviennent à l'esprit les odeurs inhalées dans mon rêve, les appels du père à sa fille trop occupée à rire pour entendre quoi que ce soit. Ça y est, je m'enrichis petit à petit, et c'est une chance. Malgré tout je ne nourris qu'une impatience : celle de quitter cette chambre afin de profiter pleinement d'une vie qui me semble encore si belle, partant du principe que mon rêve la représente fidèlement. D'ailleurs peut-être puis-je penser, espérer, qu'à songe je puisse substituer le terme de réminiscences libérées. Ma foi, je me berce de cette illusion et cela renforce d'autant plus mon désir de sortir d'ici afin de goûter ma liberté.


Pourtant ma paralysie n'est guère encourageante, ni la figure de ma belle infirmière arrivant enfin. J'aurais voulu lui raconter avec passion ma courte aventure nocturne mais les sons, ou plutôt les gémissements qui sortent de ma bouche ont tôt fait de m'arrêter, à la grande joie de ma frustration qui voit son influence s'imposer peu à peu.


Audrey prend place à mes côtés et me donne à manger sans un mot. Je vois ses yeux humides et ose à peine en deviner la cause. Mais j'oublie tout cela lorsqu'une odeur reconnaissable arrive à moi. Audrey a toujours cette senteur suave qui réconforte sur-le-champ. Néanmoins je suis intrigué : ces effluves corporels me semblent familiers ; sans l'avoir remarqué hier, je m'aperçois maintenant que je connais l'odeur d'Audrey depuis longtemps, d'une période probablement antérieure à mon coma. Hélas pas moyen de lui demander confirmation.


Le repas s'achève et après s'être un bon moment mordillé l'intérieur des joues, elle se décide à parler :


" Je… je dois vous informer de votre état. Voilà, vos quatre membres sont définitivement paralysés. Vous ne pourrez plus jamais marcher. Nous allons faire au mieux pour vous réapprendre à parler, à lire. Soyez courageux. Je serai toujours là pour vous aider. Votre réapprentissage débutera dans quelque temps. Nous vous laissons quelques jours pour vous réarmer psychologiquement, ce en quoi nous vous aiderons de notre mieux bien entendu. Reposez-vous maintenant, je dois vous laisser. Gardez espoir. "


En terminant sa phrase Audrey repose ma main qu'elle avait inconsciemment serrée pendant toute sa funeste déclaration. Elle part ; je me retrouve seul. Seul et apparemment diminué à un point que je ne peux pas, que je ne veux pas réaliser. Et pourtant. A l'abattement suit la colère, pire, la hargne, la haine totale et incommensurable envers le maître du destin que je refuse de nommer hasard ou malchance, non, ce serait trop facile. Alors puisque je suis maudit, j'en appelle à la mort. Viens à moi, hideuse faucheuse, viens me prendre, pour une fois qu'on t'appelle. Viens aspirer ma vie, déchiquette mon âme et mon corps, qu'il n'en reste rien car de toute façon, qu'ai-je à moi sinon un cœur qui bat et une souffrance insoutenable ? Et comme tu sembles décidée à ne pas me répondre, je forcerai ta venue et là tu…


Je stoppe net. Au milieu de mes cris intérieurs s'est glissé un son. Je fais silence. L'ai-je bien reconnu ? Oui, sans aucun doute. Ce qui vient de couper ainsi mon élan auto-destructeur n'est autre qu'un rire, pur et innocent, en provenance directe de mes rêves. Oh, douce enfant, bonne fée ou simple fillette, vois comme je pleure en réponse à ton appel. Merci ma belle car les larmes de joie que tu m'arraches entraînent avec elles mon désespoir et ma folie ravageuse. Ta voix est mon salut, je sais désormais où trouver mon bonheur, où rejoindre ma vie. Attends-moi au milieu de mes songes ma princesse, car tu m'as rappelé que j'ai une promesse à tenir.




II


Il s'agit de bien se concentrer et de faire preuve d'une organisation parfaite. C'est à ce prix que mon projet, aussi fou soit-il, peut se réaliser. Mon coma a volé mon corps mais il n'a pas brûlé mes ailes, et c'est grâce à elles que les nuages de l'imaginaire vont m'ouvrir leurs portes. Audrey où es-tu ? Il me faut te dire adieu car dès ce soir je serai dehors, au milieu de la foule ou seul au bord d'un lac, qu'importe. Loin d'ici en tout cas.


Il est dit que lorsqu'un sens est perdu, les autres s'en trouvent accrus. J'en déduis que ma léthargie de deux longues années est la cause de la matérialisation si précise de mes sensations oniriques. Etrange, mais salutaire. Ma décision est donc prise et semble irrévocable : de mes nuits je ferai mes jours et le hasard de mes rêves sera les tribulations de mon existence. Bien sûr mon objectif est de me projeter corps et âme au milieu de mes songes pour faire de ceux-ci la seule réalité où je puisse évoluer. Cette chambre froide et nue ne sera plus qu'une étape : je finirai par me convaincre qu'elle est la seule image hantant mes " nuits ", et attendrai patiemment mon réveil fictif.


Je ne dois pas non plus sombrer dans l'incohérence, ce qui réduirait tous mes efforts à néant. Toute la succession des évènements doit être parfaitement crédible. Pour ça je dois ouvrir les yeux là où ils s'étaient fermés la " nuit " précédente ; je dois me forcer à sentir la faim, la soif, le besoin de me laver, et surtout, éviter tout réveil brutal, au contraire, le sentir poindre et feindre un assoupissement en m'allongeant. Je ne sais pas quelle part de contrôle j'aurai sur ce monde parallèle, mais pour la réussite de mon échange je promets de ne pas en abuser.


L'arrivée d'Audrey m'interrompt un instant. Je la regarde différemment, je sais que bientôt, elle ne sera plus qu'une vision nocturne, et c'est bien la seule chose qui m'attriste un peu. Quoi qu'il en soit la jubilation et l'impatience m'ornent d'un sourire ne manquant pas d'étonner ma charmante infirmière. Si elle savait… croirait-elle seulement que l'on puisse se lancer dans un tel bovarysme ? J'en doute.


Durant le repas, mes yeux restent perdus dans le vague, et je ne pense même pas à tenter de me rappeler d'où je peux bien connaître Audrey, qui décidément est trop attentionnée à mon égard pour que je ne sois qu'un malade ordinaire. Un lien spécial nous unit, mais mon envie de le découvrir s'estompe, à même titre qu'Audrey dans sa blouse blanche se confond peu à peu avec les murs et la neige, ceux-là même que je fuis.


Le jour décline enfin. Suis-je prêt ? Apparemment oui. Je dois me retrouver dans ce parc inconnu où tout le long j'étais resté couché. Ça tombe bien. Si plus de temps m'est accordé cette fois-ci, peut-être pourrais-je rejoindre ma Muse, cette jolie petite fille.


Mais ça y est ! Ma tête s'alourdit soudain et de nouveau c'est par l'intermédiaire d'un flou étrange que je m'enfonce vers la lumière de mes journées. Ô joie ! Mes yeux sont fermés et mes oreilles perçoivent déjà les mêmes sons que dans mon dernier rêve. Je reconnais d'office les exhalaisons du parc et la douceur du vent. Le doute n'est pas permis, mon retour est réussi. Alors sans plus attendre j'ouvre les yeux et découvre sans surprise un décor familier. Malgré tout, les personnes ont changé et ma princesse a disparu. En fait, je n'y prête guère attention car une envie me dévore et je ne peux plus attendre : mes mains s'appuient sur le sol, mon buste se dresse, mes jambes se plient pour enfin m'arracher à cette éternelle position allongée. Oui, enfin tout mon poids repose sur ces jambes inexistantes ailleurs qu'ici ; et bien que je titube un peu, ô merveille, il m'est permis de marcher. Alors je marche, je marche, de plus en plus vite, le vent se fait plus violent sur mon visage, mes cheveux que j'ignorais mobiles s'affolent et mes bras se balancent en rythme avec mon corps. Mon accélération n'a de cesse, je cours, toujours plus vite et j'exulte, mieux, je sens la quintessence de mon bonheur fondre en moi, et la rapidité de ma course n'a d'égale que celle des battements de mon cœur. Un rire nerveux m'envahit, entrecoupé de mes larmes. Le sol rugueux, la résistance de l'air, l'odeur des passants que je croise, sont autant d'apports nouveaux et indispensables au modelage de mon être.


D'un coup je m'arrête afin de me concentrer uniquement sur ces arrivées massives. J'ai l'impression d'être le point de convergence de toutes les manifestations de la vie, car cette Vie, me sentant encore incomplet, me nourrit de sa force.


Un long cri déchire alors la tranquillité du parc ; c'est le mien. Un trop-plein à faire sortir. Et après ce cri trop peu expressif, je me mets à hurler en tournant sur moi-même :


" Je vis, je vis ! Merci de m'entourer mes créateurs, c'est désormais pour vous que je suis là. " Tous les passants, les coureurs et même leurs chiens me regardent comme si j'étais fou. En les fixant, je poursuis :


" Merci à vous mes amis, car c'est par vos yeux que mon existence se confirme. Regardez-moi, regardez-moi tous ! J'ai un corps et je l'emploie à ma guise. Oh mes amis, si vous saviez combien ceci est précieux Alors exultez, courez, dansez puisque vous le pouvez. Je vous fais naître de mes rêves, mais je trouve à travers votre étonnement la concrétisation de mes espoirs. Alors merci chers passants, chers frères. "


Sans un mot, chacun reprend sa route, assez inquiet ou très peu convaincu par mon discours. Seule une jeune fille assise sur un banc ne bouge pas. Elle se contente de baisser la tête et son regard ne s'arrête pas à la surface du sol mais plonge bien plus profondément. Elle est si calme, si triste. Mon exubérance disparaît peu à peu au profit de la curiosité et de la compassion. Discrètement, je m'approche. D'ici je vois bien les plis de son menton se crispant sous les spasmes de la tristesse. Cette dernière confère aux filles une beauté sans égal. Une larme sur une joue est source de tant d'inspiration, de tant d'appel à la douceur et à l'attention. Je voudrais la lui sécher, l'extirper des affres qui l'accablent, mais alors que je m'approche encore, un sursaut arrache la triste demoiselle à sa rêverie. Elle semble craintive, et me demande avec hésitation :


- Oui, euh… puis-je vous aider ?
- Non, mais moi je peux t'aider.
- Pardon mais je ne comprends pas.
- C'est pourtant simple. Nous sommes en un lieu où les ténèbres doivent fuir, où l'affliction se meurt des passions énergisantes. En clair, dans ce lieu autant chimérique que mystique il n'y a de place que pour de rayonnants sourires.


Alors que je prononce ce dernier mot, un flash me traverse soudain. Incroyable, un souvenir m'est revenu : un air de musique, de jazz plus précisément. Me rappelant aussi les paroles et trouvant le moment parfaitement approprié, je m'empresse de chanter à ma perplexe interlocutrice :


" If you smile, through your pain and sorrow, smile, and maybe tomorrow, you'll see the sun come shine in through, for you. "


Par ce chant spontané je gagne son premier rire. Après un court instant de doute, elle ose me demander avec son ingénuité naturelle : " Excusez-moi mais, êtes-vous fou ? "


A mon tour je ne peux m'empêcher de rire tout en entamant une courte danse sur une musique improvisée. Je suis heureux ! Mon premier dialogue est engagé, qui plus est avec une fille telle que mes espérances la dessinaient. Reste maintenant à faire plus ample connaissance, notamment en poursuivant le dialogue. Or comme si ma danse n'eut pas suffi à répondre à sa question, je lui affirme :


- Probablement, oui, si croire en la communication des êtres et au partage universel est folie ; sûrement pas si je sais que l'amour de la vie est contagieux et que de toute façon, j'ai en moi la possibilité de modifier chaque chose, chaque personne de mon entourage afin de parvenir à mon but. Mais dis-moi, est-ce que vraiment je passe pour un fou ?
- Avouez qu'en vous voyant hurler à tout un parc un discours des plus étranges pour tenter d'exciter une foule d'inconnus, le tout en tenue d'hôpital, on peut se douter que vous n'êtes pas très clair.


Tiens, c'est vrai, je n'ai jusqu'à maintenant pas pris garde à mes habits, et en effet, je suis en pyjama. Voilà un détail qui m'a échappé. J'hésite un court instant à abuser du pouvoir de modification des rêves pour me retrouver dans une tenue plus classique (et surtout plus discrète) mais je me sens trop investi dans ce monde palpable pour briser la conviction naissante me chuchotant que je ne suis pas en plein sommeil.


- J'y pense, poursuis-je, nous ne nous sommes pas présentés. Quel est ton nom ?
- Caroline. Mon prénom vous suffira n'est-ce pas ? Et vous ?
- D'abord, oublions le 'vous'. Tu peux me tutoyer, nous devons avoir le même âge à peu près. Quant à mon nom, et bien…


Me voilà bien embarrassé. Je n'ai pas la moindre idée du prénom que je porte. Evidemment ce n'est pas dans un pyjama que je vais trouver un quelconque papier pouvant m'informer sur mon identité. J'aurais bien emprunté le nom d'une de mes idoles, de mes modèles, ceux de qui mon enfance s'est bercée et grâce à qui mon caractère s'est forgé, seulement pas la moindre figure d'un héros ni titre d'aventure extraordinaire ne me revient à l'esprit. Il me faut donc ruser, et tant qu'à être nommé, autant l'être avec un nom qui me corresponde au mieux. Je tente donc : " Et bien, je m'appelle comme celui qui de son imagination fait sa vie et qui de sa joie fait ses ailes. "


Mon dieu, un violent doute m'assaille. Ce n'était certes pas le moment de poétiser. Ma description aura sûrement été trop vague. Que n'ai-je pu m'empêcher pour une fois de bien tourner mes phrases ? J'aurais dû lui répondre en alexandrins pendant que j'y étais ! Maudit sois mon amour des mots.


Néanmoins, à son hésitation flagrante, je finis par croire qu'il existe dans une quelconque fable une telle personne, ce que Caroline confirme en me lançant, fière de sa trouvaille : " Peter ! Peter Pan ! Ça ne peut être que lui ! Alors Peter, épaté ? "


Ça oui, je suis épaté, car de mon galimatias me voilà baptisé. Peter… pourquoi pas ?


- Et oui Caroline, tu as vu juste. Bravo.
- Peter, veux-tu m'aider à manger tous ces gâteaux ?
- Et bien ! Depuis quand n'avais-tu plus mangé ?
- Oh, pas longtemps, mais quand je vais mal j'ai tendance à beaucoup manger pour aller mieux. Va savoir pourquoi.


Depuis le début de ce rêve décidément fort surprenant, je n'ai pas encore mangé. C'est l'occasion de remplir ce ventre virtuel. Tout en découvrant ces mets savoureux bien plus appréciables que la nourriture de ma prison diurne, ma curiosité se libérant me pousse à demander :


- Dis-moi Caroline, puis-je savoir ce qui te plonge dans un tel état ?
- Tu t'en ficherais probablement. Les histoires de cœur d'autrui sont souvent rébarbatives. Il est assez dur de se sortir de ses méandres amoureux pour tenter de démêler ceux des autres.
- Bien au contraire tendre Caroline, je suis novice en la matière. L'amour est un territoire inconnu dont seule une odeur mystérieuse a su me rappeler l'existence. Je t'écoute, émouvante Caroline, fais moi part de tes affres amoureuses qui ne deviendront grâce à moi que douleurs évanescentes.
- Si seulement. Mais mon mal me paraît tellement incurable. Vois-tu, depuis un moment déjà, mon cœur s'attache à un garçon charmant et aimant. Nous sommes ensemble et les délices du romantisme, les plaisirs des caresses corporelles n'ont plus de secret pour nous. Durant deux ans nous n'avons été qu'amour, jeux, volupté, déchirements et réconciliations. Pendant ces deux années, nos sens tournés presque exclusivement vers l'autre et exacerbés dans cet unique but nous ont fait traverser les plus intenses des sensations, la plus poussée des complicités. Nous semblions partis, au milieu de cette passion effrénée, vers un avenir sans trêve, sans la moindre pause des battements assourdissants de notre cœur commun, et pourtant… pourtant… Il faut croire que le temps altère vraiment tout. L'excitation première décroît, l'impatience étouffante avant une retrouvaille se voit ensevelie sous la prescience de chacun de nos gestes tant nos comportements ont été dénudés de toute surprise. Je sais par avance l'endroit où ses mains se dirigent et son souffle monotone me déchire d'autant plus que mes souvenirs m'assaillent de ses puissantes inspirations lorsque quelques mois plus tôt, il approchait les même parties de mon corps. Et le plus terrible, c'est la réciprocité de ce phénomène. Est-ce qu'indubitablement la lassitude nous dévore malgré les qualificatifs d'invincible et d'éternel dont nous revêtions notre amour ? Peter, dis-moi, sommes nous condamnés à jouer la comédie et à faire des concessions aussi nécessaires que pénibles afin de permettre à une relation de perdurer ? Une relation à laquelle on tient et pour laquelle on veut se battre malgré les déceptions qu'elle engendre. Est-ce une lutte vaine ? Est-ce que la folie amoureuse apparemment éculée vaut la peine qu'on se lacère le cœur pour elle ? Oh, Peter, je ne sais plus. Le doute est omniprésent et c'est lui qui me vide de ces larmes.
- Hélas Caroline, je ne peux que compatir à ta douleur sans pouvoir trouver les mots qui te rendraient cet espoir dont tu sembles avoir oublié jusqu'à l'existence. Néanmoins j'ai promis de t'aider, et bientôt ta gorge se contractera plus de rire que de cette tristesse condamnée à disparaître. Allez viens, la journée est à nous. Je t'emmène à la découverte de nouvelles passions qui empliront ton cœur d'un savoureux nectar de plaisir et d'apaisement. Montre-moi la vie telle qu'elle est pour que je bâtisse sur les ruines de ma mémoire et je t'ouvrirai les yeux sur la beauté de notre entourage, cette beauté échappée de ta conscience, celle-là même qui s'est transformée chez toi en banalité, en une émotion fanée, perdue. Nous nous enrichirons l'un de l'autre et consoliderons nos âmes trouées. Allez viens, nous partons en quête de nous-mêmes.




III


Tout autour n'est que blancheur que le soleil rend aveuglante. Mon corps est mou et aucun geste parasite ne viendra me perturber. C'est très bien. Pour la première fois mon état hospitalier me satisfait et j'en viens même à apprécier mon immobilité corporelle et le silence que ma bouche inexpérimentée impose.


Je suis las. A peine éveillé et pourtant déjà fatigué. Il faut dire que je quitte à l'instant une journée nocturne des plus riches en activités et en sentiments. Quel bonheur de pouvoir maintenant déguster les joies du repos physique et intellectuel. Une pause au milieu des ces innombrables apprentissages est plus que bienvenue.


Je réalise avec un curieux mélange de jubilation et de sérénité que mon projet démentiel tend à s'accomplir parfaitement. Cette journée fut pour moi si véritable, tellement palpable. Je vis à cheval sur deux mondes, ainsi mes nuits se résument désormais à ces inlassables flous qui assurent mon transit entre un univers féerique et un univers vide et insipide.


Je regarde avec attention les ombres rares projetées sur les murs de ma chambre et je guette leur avancée à peine perceptible. En attendant le début de ma rééducation je n'ai aucune autre occupation, sinon me replonger dans la remémoration de mes rêves, ce à quoi je me refuse pour l'instant. En effet à force de trop faire défiler des souvenirs dans nos esprits, nos idées, nos espoirs, nos fantasmes viennent pervertir la version originale en y implantant des scènes espérées ou simplement imaginées, et je tiens trop à conserver en moi la vérité de mon illusion, de ce mensonge si déroutant qu'est ma vie en tant qu'homme libre.


Néanmoins je sens graviter autour de moi les milliers d'images parfaitement nettes de tout ce qui m'a plongé dans l'allégresse le temps d'un songe, et décidément les efforts à fournir pour les repousser deviennent trop éprouvants. Tant pis, je laisse mes yeux se voiler des gestes de Caroline, de ses sourires, de sa beauté ; je m'abandonne à la résurgence des souvenirs.


Nous réalisâmes tant de choses avec Caroline qu'il me paraît dément que la durée d'un seul rêve ait suffit. D'abord nous quittâmes le parc pour aller marcher dans une combe, représentation plus fidèle de ce qu'est la nature laissée intacte. Là, Caroline ne cessa de rire alors que je montais dans les arbres en lui expliquant le serment fait aux vertus et aux beautés de la vie. Elle riait quand en caressant un tronc je lui affirmais pouvoir sentir le sourire discret de l'arbre à mon égard ; ou quand je restais dix minutes assis par terre en plein appel télépathique destiné aux oiseaux pour que ceux-ci viennent chanter sur mon épaule. J'étais persuadé de tout cela et c'est la force de ma conviction qui amusait Caroline. Et malgré sa perplexité quant à mes liens avec cette Nature, je la sentais plus réceptive aux beautés de celle-ci, ce qui constituait déjà pour moi une victoire.


Puis nous retournâmes en ville où la musique battait son plein. Et là, découverte merveilleuse, j'ai été envahi de toute la force de la communication musicale. En effet certains airs sont chargés en sentiments, doux ou violents, qui vous sont transmis instantanément. Ainsi je laissais parler mon corps se nourrissant de cette nouvelle fougue, je le laissais se tordre ou s'onduler avec sensualité, je laissais ma tête faire des tours et des tours, accompagnée de mes bras qui volaient sans mouvements ordonnés. Le rythme puissant et rapide poussait mon cœur à le suivre et ma parodie de danse n'en prenait que plus de saveur à mes yeux. Caroline à côté pouffait de rire en voyant les gens se retourner sur moi et me montrer du doigt. Je n'en avais que faire, je ne voyais rien ni personne autre que les rides naissantes de Caroline que ma folie faisait apparaître à travers son sourire désormais omniprésent.


Au bout d'un moment où l'ivresse de l'extériorisation musicale m'avait perdu en un tourbillon indéfinissable, Caroline parvint à m'éloigner de cette drogue pour m'emmener sans plus attendre dans un bar sans musique où elle allait me parler des mystères des relations humaines. Elle est maligne. Elle savait que je serais attentif et que mon excitation tomberait. Mais un détail ne lui vint pas à l'esprit : à travers les paroles pas lesquelles elle allait m'envoûter, une nouvelle excitation m'envahirait, bien différente, bien plus violente. Mon accorte interlocutrice, comprenant mon état d'amnésie très poussé, m'expliqua notre monde comme à un enfant. Elle s'élança sur des sujets triviaux puis continua en exprimant tout ce qu'elle abhorrait : la guerre, la cruauté gratuite, l'hypocrisie sournoise. Je la sentais désireuse d'évoluer dans un monde parfait, utopique, et j'exultais en songeant que je m'emploierai à le lui offrir.


Toute cette introduction assez pessimiste n'avait pour but que de promouvoir d'autant plus facilement les vertus de l'amitié et de l'amour, du partage et de la complicité, du dialogue et de la compréhension. Caroline semblait un peu frustrée de ne pouvoir respirer tous ces bienfaits au quotidien. Elle se décida alors à me livrer ce qu'elle contenait depuis le début de son monologue : puisant dans ses chairs jusqu'aux tréfonds de son âme, elle me parla de l'Amour. Noble, pur, magique. Elle refusait de le qualifier de divin car seuls les cœurs des hommes sont en cause ; nous sommes donc libres, libres d'aimer à la folie en reniant notre destin ; à travers la vie au milieu d'une passion extatique, malgré la mort car persiste un souvenir diaphane mais invincible. Tout, à côté de ce sentiment, semble prosaïque. Et ne parlez pas d'amitié, qui n'est autre qu'amour dédramatisé, désenvoûté. Du plus profond de son être, Caroline aime, et plaint sincèrement ceux pour qui les spasmes de l'extase amoureuse sont inconnus. Qu'est donc un ciel étoilé face à l'éclat du regard d'une personne éperdument éprise ? Quelle force reste-t-il au vent agitant la nature quand un souffle libérateur et riche en nuances se libère de l'étreinte de deux corps partageant la même jouissance ? Toutes les saveurs du monde, impalpables, indéfinissables, sont enfouies et dorment en chacun de nous. Leur libération ne dépend que du chant de nos cœurs, alors sachons écouter et répondre à ces mélodies indispensables.


Ah, Audrey, toi qui m'arraches à l'instant au souvenir des paroles dont Caroline m'a bercé, as-tu la chance de savourer tout ceci ? Dis-moi, belle Audrey, fantôme de ma conscience, est-il en ce monde un homme qui sache t'aimer comme je le voudrais ? Je suis tant curieux de savoir quel goût ont tes lèvres, quel parfum court sur tes jambes ou se repose contre ton ventre. Audrey, je connais la fragrance de tes mains mais je rêve d'en découvrir tellement plus. Inconsciente Caroline, qu'as-tu donc fais naître en moi pour qu'Audrey et toi m'apparaissiez soudainement si radieuses et attirantes, tellement… désirables. Je ne connais pas les chemins menant à l'amour, mais cette envie, je la ressens parfaitement et ne peux plus m'en défaire. Caroline, Audrey, je vous désire. Une passion nouvelle s'est infiltrée en moi, à la fois bonne et frustrante, car elle dynamise au maximum mais nécessite un sévère contrôle de soi. Pour toi Audrey, retenir une éventuelle déclaration ou un élan de mes mains vers les tiennes ne sera pas dur puisque tout cela m'est refusé, mais pour toi Caroline ?


" Allons, ouvrez la bouche au lieu de rêvasser " m'exhorte mon infirmière, qui poursuit d'une voix plus coulante, cachant comme un reproche :


" Je viens peu, trop peu… alors quand je suis là, essayez de vous concentrer sur ce que l'on fait, d'accord ? Je… j'aimerais… non, excusez-moi, je suis dans une position délicate. "


Elle regarde autour d'elle, puis, sûre que nous sommes seuls, elle embrasse mon front avant de partir précipitamment, sans pouvoir néanmoins dissimuler dans ses yeux une fine buée, prodrome de ses larmes.


Audrey, malgré mon manque d'expérience en ce domaine, je devine que c'est d'amour que tes pleurs apparaissent. Serait-il possible que tu nourrisses un tel sentiment à mon égard, un désir comparable au mien ?


Oh, cruelle Caroline, j'en viens à t'en vouloir, pourquoi au milieu de mes nuits viens-tu m'insuffler ces envies de caresses, de baisers, qu'à mon réveil je me vois dans l'impossibilité de concrétiser ? J'en viens à me demander si mes découvertes oniriques valent bien la colère et la frustration qui m'assaillent ensuite. Tout de même, je crois que oui. Et après tout, il me reste une échappatoire. N'ai-je pas entrepris de ne m'investir qu'au sein de mes journées imaginaires ? Ainsi Caroline, les élans amoureux me poussant vers toi et vers Audrey, je les réunis en toi seule. Puisque à tes côtés j'ai un corps, le tien aura désormais deux âmes ; deux âmes bienveillantes et qu'il me semble aimer. Vous êtes pourtant si différentes, mais justement complémentaires. Est-ce criminel ou immoral de porter deux filles en son cœur ? L'affection ne se compte pas, ne se divise pas. L'accorder à l'une ne se fait pas aux dépens de l'autre, car nos sentiments sont illimités donc inépuisables.


La notion de couple dépeinte par Caroline m'effraie un peu par sa forme d'exclusivité, d'égoïsme et d'enfermement. Etre au bras d'une dulcinée suppose de se parer d'œillères et de bannir nos plaisirs visuels et fantasmatiques ; je crois que c'est une erreur. Je ne dis pas qu'un amour en pleine éclosion n'enferme pas deux amoureux dans une bulle de sensualité que rien ni personne ne saurait percer, mais des jours, des années, voire des décennies plus tard, quand cette protection magique a été grignotée par l'habitude, la lassitude, les tensions plus ou moins supportables, c'est alors la morale, les principes ou la peur qui étouffent nos nouvelles amours potentielles, ou qui, si on passe outre ces " lois ", nous pointent du doigt en nous accusant de traîtrise et de perversion. C'est dommage, et triste, car combien de problèmes, de déchirements, de névroses sont engendrés par cette incompréhension ou cette inacceptation d'un amour diversifié et incontrôlable ? C'est donc sans le moindre scrupule ni la moindre honte que je revendique ma folle attirance envers celles qui m'ont tant appris.


Les ombres s'agrandissent à mesure que le jour décline et mon impatience n'en est que plus vive. Il me faudra m'éveiller chez Caroline. D'ailleurs jusqu'ici le reste de la soirée avec elle n'est pas revenu à mon esprit, alors avant de rejoindre ma Muse, et qui sait, peut-être ma future épouse, je redessine en moi le bar d'où Audrey vint m'arracher tout à l'heure.


Caroline parlait avec douceur de volupté, de sensualité partagée, de caresses incessantes entrecoupées de longs baisers qu'accompagne l'abandon de deux corps l'un contre l'autre. Pendant qu'elle parlait, une chaude lumière éclairait une moitié de son visage, laissant découvrir, là où l'ombre s'avançait, les discrètes aspérités de sa peau. Au milieu de ce contexte on ne peut plus paisible, pouvais-je ne pas tomber amoureux de cette demoiselle torturée et perdue ? D'autant qu'après ses longues explications didactiques, elle m'invita chez elle pour manger et dormir puisqu'elle savait que je n'avais rien et nulle part où aller.


Je découvris chez Caroline l'amalgame de ses affaires et de celles de son petit-ami qui rendait visite à sa lointaine famille pour la semaine. Quelle chance. Cette absence donna à Caroline l'occasion de faire le point sur ces deux années ; nous nous rencontrâmes pendant ses conclusions fort peu optimistes. D'après une foule de détails je constatais la longue vie de couple partagée ici. Les photos, les habits masculins, chaque décoration posée d'un commun accord, tout ceci m'angoissait car j'imaginais que ce redouté petit-ami puisse apparaître là, d'un coup, né de sa trop forte présence spirituelle.


Mais qu'importe, cela n'altérait pas la joie dont mon âme s'était regarnie depuis la sortie du bar. D'ailleurs j'empressai ma belle de nous inonder tout de suite d'une musique des plus entraînantes, et sans se faire prier, Caroline envoya une pluie d'accords brésiliens sur lesquels nos bassins déchaînés s'émancipaient de nos corps, non sans disgrâce soit dit en passant, mais quelle importance ? Nous tournions, sautions, criions dans une frénésie aussi entraînante que les percussions sud-américaines. Nous riions de nous voir si pitoyablement désarticulés et désorganisés. Combien de fois nous sommes nous involontairement jetés l'un contre l'autre tant l'anarchie était le maître mot de ce que j'ose à peine qualifier de danse ? Parfois nos rires contagieux allaient jusqu'à bloquer notre respiration et nous finissions à terre, les mains sur le ventre souffrant d'une contraction trop soutenue. Nous nous relevions pourtant toujours afin de poursuivre cette chorégraphie endiablée jusqu'au moment où un nouveau choc nous entraîna tous deux à terre, l'un sur l'autre, face à face.


Nous ne bougeâmes pas, peut-être à cause de la fatigue, sûrement parce que figés les yeux dans les yeux, nos regards incommensurablement riches paralysaient notre corps. La musique s'étouffait sous l'analyse de l'autre monopolisant toute notre concentration. On n'a pas idée de tout ce que peuvent contenir certains regards. Ils sont tellement complexes que l'on n'ose même pas tenter de les déchiffrer précisément. On les voit, on les vit. Et lorsque chez les deux brille dans les yeux cette même flamme mystérieuse, il se crée alors une sensation magique, inoubliable, et nous apprenons l'amour. Le temps nous échappe, tout s'efface autour de nous.


Sans un mot, sans le moindre mouvement des yeux, nous sentons nos corps que l'attraction terrestre et psychologique colle l'un à l'autre. Je sens la respiration de Caroline se manifester jusqu'à ses jambes qui au rythme de son souffle s'approchent et s'éloignent des miennes, de façon quasi imperceptible. Chaque endroit où nos épidermes se côtoient est secrètement savouré et protégé d'un quelconque mouvement de recul. Nous nous découvrons, nous profitons de cet instant privilégié où nous sommes parfaitement conscients que véritablement, nous nous désirons.


Lentement, nos yeux se ferment et nos lèvres s'ouvrent. L'humidité de sa bouche m'enivra dès le premier contact. J'aimerais pouvoir exprimer en détail tous les bouleversements qui s'effectuèrent alors en moi, mais l'intensité du plaisir fut telle que les mots quels qu'ils soient seraient trop insipides pour ressusciter cette sensation.


Combien de temps sommes-nous restés ainsi glissant nos lèvres les unes contre les autres ? Je l'ignore et m'en moque, ce qui importe est que nous volions tous deux d'une même paire d'ailes. Sa main et la mienne partirent au même instant à la recherche de nos bras, de nos dos puis de nos visages. Jamais je n'aurais pu deviner combien la peau féminine pouvait être douce et délicate. Comment concevoir que ce simple contact soit source de tant de découvertes d'un coup, tant au niveau des sentiments que peuvent éprouver deux êtres réciproquement, qu'au niveau de mes propres émotions florissant d'une force nouvelle et encore assez imprécise, une force rappelant le désir déjà ressenti auparavant mais avec plus de tremblements dus à l'envie, moins de contrôle de mes mains élancées autour des formes de Caroline. Des bribes de l'amour charnel revenaient à mon esprit et exhortaient mon corps à concrétiser cette communion corporelle. Hélas, c'est au moment où mes doigts s'approchaient dangereusement de la poitrine de Caroline que ce maudit éveil vint m'arracher à cette fabuleuse réinitiation.


Encore maintenant je tente de me persuader que j'étais, malgré l'excitation, bien trop fatigué pour rester éveillé. Je me force à croire que cette " journée " m'épuisa à tel point que j'en vienne à m'évanouir dans les bras de Caroline ; mais malgré tout, je sens que la crédibilité de ma vie utopique s'est trouvée ébranlée. Mais qu'importe. L'incohérence n'est pas encore maîtresse de mon destin virtuel. Après tout, dans mon rêve, ne sortais-je pas d'un hôpital ? Il est normal que mon cerveau ait quelque peu souffert et que parfois il me lâche, même dans des moments aussi cruciaux que ceux vécus avec ma bien-aimée.


Bon, cessons de laisser mon anxiété se régaler de mes doutes. La vraie nuit approche accompagnée de mon sommeil et dans quelques instants, je pourrai me justifier auprès de Caroline, et auprès de moi-même. Néanmoins j'ai peur. A mesure que mes yeux se laissent déborder d'obscurité, j'imagine que mes songes pourraient à leur guise me séparer à jamais de Caroline, qu'ils pourraient m'entraîner en d'autres lieux, au milieu d'autres personnes, froides et exécrables. Qui me dit que cette nuit ne va pas me plonger cette fois-ci dans un univers cauchemardesque ?


Allons Peter, ressaisis-toi. Concentre-toi sur ta belle. Deux âmes t'attendent et leur affection te guidera sur le chemin du retour. La puissance de ton espérance repeindra la pièce, les objets et ta Dulcinée que tu as quittée bien malgré toi. Aie confiance Peter, aie confiance en ta folie amoureuse.




IV


J'avais tort. Dire que rien n'égale la beauté d'une fille lorsqu'elle pleure était une erreur. J'en ai la preuve incontestable sous les yeux. Caroline dort, avec la tranquillité d'un ange. Ses paupières si peu promptes à s'ouvrir me permettent de la dévorer du regard. Quel ravissement. Et quelle chance, car je suis bien chez Caroline, entouré des même habits et des même décorations plus ou moins de bon goût. Mais pourquoi sommes-nous en pleine nuit ? Je suis étendu sur un duvet où Caroline a réussi à me mettre après mon 'évanouissement'. Quant à elle, son lit la réchauffe comme d'habitude. Elle semble paisible, calme. Sur son visage n'apparaît pas le moindre trouble, à croire que les affres qui l'engloutissent lui ont cette nuit accordée une trêve. J'aimerais pouvoir la conserver ainsi, protégée dans son cocon de plume et passer des heures, que dis-je, des jours à l'examiner jusqu'à connaître les moindres reliefs de sa peau.


Parfois Caroline bouge et le tissu glissant sur son épiderme me rappelle qu'il y a quelques heures à peine, ce sont mes mains qui avaient le privilège de la couvrir. Ô oui ! A ces pensées, des cris de joie voudraient se libérer, et c'est bien pour ne pas troubler le sommeil de ma douce que je me retiens ; je sais trop combien la nuit et les rêves peuvent apporter de satisfaction.


Discrètement, je me lève pour regarder avec plus de précision les habits de Caroline, ses chaussures, son écriture ou encore son dentifrice. Tous ces petits rien qui pourtant lorsqu'on aime, prennent toute une symbolique : tout ceci lui appartient et reçoit son odeur, perçoit son contact et est constamment là pour l'entendre respirer ou la voir manger. Sa brosse à dents qui masse ses gencives, sa gomme compressée entre ses doigts, tous ces éléments la sentent vivre autour d'eux. Ils sont les témoins discrets de ses élans de joie et de tristesse, ils accompagnent sa vie comme je voudrais le faire : en sachant tout, même ce que Caroline ne confie qu'à elle-même.


Hélas, en poursuivant mon exploration mes yeux tombent sur une photo de Caroline avec son petit-ami. Je l'avais presque, voire totalement oublié. Je détourne vite la tête, très peu intéressé par leur sourire béat inspiré par un plaisir que je jalouse, et mon regard se fige sur des chaussures un peu trop masculines à mon goût. Je tourne encore pour finalement apercevoir deux serviettes de bain côte à côte. Je commence à perdre mon calme. Que vient-il me perturber et me harceler en une telle circonstance ? Ma vision des choses se modifie malgré moi et la gomme de tout à l'heure, je la vois cette fois entre les mains de l'indésirable ; et la brosse à dents : combien de fois a-t-il mélangé sa salive à celle de ma protégée ?


Tous ces objets, tous ces souvenirs qui ne sont pas miens, je me mets à sérieusement les exécrer, ainsi que tous ces cadeaux que je soupçonne être de provenance amoureuse. Et moi, et MOI ? Quelle est ma place ici ? Pourquoi tout ce partage m'est-il refusé, pourquoi ne puis-je laisser ma trace, une aura indélébile, un petit rien reflétant ma constante présence à ses côtés ? Je maudis tous ces hommes, je maudis chaque personne qui s'est permis de la regarder, de la contempler, et peut-être même de lui arracher un sourire. Seigneur, je la veux mienne, je la veux MIENNE ! Je n'ai plus la force de lutter, plus le courage non plus. Mes inspirations, mes héros, mes modèles, aidez-moi, mais où êtes-vous ? Mon amnésie ne m'a pas même épargné cet oubli. Quel visage, quelle bravoure peut venir m'aider à contenir cette hargne qui me noie, qui me broie ? Je me sens défaillir, je me sens changer, je perds le contrôle de moi-même.


Il suffit, je vais y mettre un terme. Pour la première fois je vais faire une entorse à ma promesse. Comme à l'accoutumée, je me mentirai, pour essayer cette fois de me convaincre que je n'ai pas modifié mon rêve, ce que je m'apprête irrémédiablement à faire. Rassemblez-vous, preuve de la vie de ce misérable rival, que d'une onde cérébrale je vous efface de cette chambre et de ma mémoire. Approchez, et que le néant vous digère au plus vite.


Silence. Ma colère intérieure fait une pause devant le constat affligeant d'un échec total. Pas la moindre modification n'est intervenue. Aucun mouvement n'a fait suite à mes ordres. Serais-je donc impuissant, prisonnier de mon rêve ? Est-ce une partie de mon esprit qui inconsciemment bloque mes facultés de contrôle pour me protéger et me permettre de finalement concrétiser parfaitement mon transit entre réalité et songe ? Je l'ignore.


Heureusement cette angoisse et cette rage retombent lorsque le bruit de Caroline en mouvement détourne mon attention. Quel fou je suis : mes digressions psychologiques m'éloignent de l'essentiel : Caroline m'offre sa respiration nocturne et je ne sais que passer outre en me perdant en des considérations inutiles. Ne pensons plus qu'à la douceur à venir, cette douceur qui débuta si bien par un enlacement et un savoureux baiser.


Je m'approche de ma belle pour sentir son odeur. Pendant le sommeil, les effluves corporelles gagnent en importance et deviennent d'autant plus enivrantes qu'exacerbées. Mais l'odorat est frustrant car il exhorte toujours d'autres sens à s'exprimer, comme le goût ou encore le toucher. C'est ce qui se passe à l'instant : non seulement je voudrais embrasser le cou de Caroline pour absorber une parcelle de son corps, mais aussi mes doigts s'imaginent déjà explorateurs d'une anatomie véritablement envoûtante.


Sentant qu'une excitation incontrôlable commence à m'envahir, je décide pour me calmer d'aller mettre un peu de musique, pas trop fort mais assez pour envahir la pièce et embellir cette scène où Caroline s'est confortablement installée dans l'imaginaire et l'irréalisable scénario de la plupart des songes.


Pourquoi ai-je alors reposé les yeux sur Caroline ? Sûrement eût-il mieux valu que mon éveil hospitalier invoque à nouveau ma présence, ou que perdu dans une quelconque lecture ou écriture, je ne puisse voir le spectacle dont je suis témoin. J'en reste paralysé. Ma bouche s'ouvre légèrement inconsciemment et ma respiration accélérée s'accorde aux rythmes langoureux et pourtant rapides de Kruder et Dorfmeister. Caroline, voulant se libérer de la chaleur engendrée par sa couette trop épaisse, a laissé glisser une de ses jambes nue hors des draps, du pied au haut de la cuisse. Les bougies que je viens d'allumer lui donnent une couleur dorée et un aspect des plus lisse et régulier. Cette simple jambe m'excite à un point que je n'avais encore jamais ressenti.


Sans pouvoir m'en empêcher, j'approche de Caroline et m'agenouille à côté d'elle. Mon esprit est perdu et un étrange automatisme s'empare de mes mouvements. Je ne peux ni ne cherche à me contrôler car d'une certaine manière, laisser parler un Moi plus fort que ma volonté attise ma curiosité car j'y vois la découverte de qui je peux me révéler être.


Ma main, doucement, prend la direction de la jambe émancipée de toute protection et vient s'y poser délicatement. Je tremble, je vibre, que m'arrive-t-il ? J'ai l'impression que mon cœur va exploser tant ses battements s'intensifient. Ma paume reçoit toute la chaleur de la cuisse de Caroline, une chaleur qui me pénètre et me rend fou… fou de désir. Caroline ne sent rien, heureusement. Toujours en spectateur, je vois mes doigts glisser vers son pied puis remonter jusqu'à sa cuisse, chaque fois un peu plus haut, et dans ces va-et-vient, la force de mon étreinte augmente petit à petit.


Mon dieu mais que fais-je ? Galvanisé par la musique, l'odeur de Caroline, sa douceur, sa beauté et tant d'autres sources d'inspiration, je sens mes yeux exorbités et ma volonté se résigner à ne pas intervenir. Je ne sais jusqu'où je serais allé si Caroline ne s'était pas réveillée en criant de surprise. Mais là, que dire, que faire ? Peut-être lui expliquer, après tout, son baiser était des plus volontaires hier soir, alors…


- Excuse-moi Caroline, je… euh… tu comprends…
- Mais qu'est-ce que tu fais ?
- Je suis désolé. J'ai cru…
- Ecoute Peter, m'interrompt Caroline en s'asseyant, parfaitement éveillée après un réveil si brutal. Hier je me suis laissée aller mais je n'aurais pas dû.
- Mais enfin…
- Laisse-moi continuer !


Je la sens quelque peu effrayée et l'autorité dont elle fait preuve n'est qu'un bouclier pour camoufler l'angoisse dont elle n'a pas encore eu le temps de se remettre. Elle poursuit :


" J'aime mon petit-ami, malgré tout. Deux ans de vie commune ne s'effacent pas ainsi. Après tout ce que nous avons traversé, après toutes mes douleurs que son âme a acceptées et réciproquement, après les larmes arrachées par le bonheur parfois trop fort d'être avec lui ou inspirées par une jalousie malsaine et destructrice, après tout cela et bien d'autres choses, je ne peux ainsi tourner la page même si tout me semble déjà brisé. Non, je veux m'accrocher à ce petit bout de nuage sur lequel parfois nous dormions à deux, nous rêvions à deux notre histoire passée et future, où je sentais que l'Amour veillait à nos côtés d'un œil bienveillant et attentionné. Alors pour tout cela, pour tous ces sacrifices plus ou moins volontaires que j'ai su accorder, par le fait que malgré tout je pourrais encore lui dire " je t'aime ", non Peter, je ne veux pas, je ne peux pas t'embrasser. "


A ces mots Caroline fond en larmes. Je réalise qu'elle me confie ici combien elle tient à l'amour qui autrefois l'unit à son petit-ami, mais cette violente déclaration reflète véritablement le fait que pour Caroline, son petit-ami a déjà disparu de son futur. Ici pleure la nostalgie, ici pleurent les souvenirs rares qu'on possède lorsqu'on a découvert la véritable définition du mot 'aimer'. Pauvre Caroline, je la plains. Elle se ment à elle-même dans l'espoir que son mensonge puisse bientôt la convaincre, mais il n'en sera rien, et ses larmes en sont la confirmation inconsciente.


Me voilà bien calmé. Je ne voulais pas provoquer tant d'émoi. En m'excusant à son oreille, je la prends dans mes bras, et se sentant ainsi protégée et cachée, Caroline redouble de pleurs. Elle s'effondre en sanglots spasmodiques qui je suppose la soulagent d'un poids énorme. Qu'il est triste de constater que l'amour est censé apporter joie et sérénité et qu'en réalité il n'engendre trop souvent que détresse et désespoir. Espérant une relation, on peut se sentir frustré et déjà jaloux des autres personnes qui semblent avoir tellement plus de poids sur notre aimé(e), ne seraient-ce que des amis ; au cours d'une relation, si dieu soit loué aucune jalousie ne vient entraver la route vers une confiance parfaite et rassérénante, il arrive que la lassitude ou la découverte parfois surprenante de l'autre commence à faire poindre certaines interrogations ; enfin à la rupture, la plupart du temps à sens unique, combien de cœurs se déchirent à long terme, restent noyés de souvenirs fort peu bénéfiques pour la santé mentale ? Bien trop, bien trop.


Ces pensées peuvent sembler quelque peu négatives, mais mon épaule humide des sanglots de ma belle ne peuvent guère m'inspirer des pensées positives. Aller Peter, secoue-toi ! Caroline a assez pleuré. Parle-lui, console-la. Tu es dans un rêve bon sang, alors arrange-toi pour qu'elle oublie ses déchirures.


Je me sens prêt à me lancer dans un discours qui aurait pu facilement glisser vers une homélie d'autant plus déplaisante qu'elle eût été le reflet de l'inanité de mes efforts à philosopher sur un sujet dont j'ignore presque tout, mais Caroline me devança :


" Peter, Peter " dit-elle en s'accrochant à moi comme à une bouée de détresse, s'agrippant à mes bras pour hisser son visage jusqu'à mon cou qu'à ma grande surprise, elle embrasse. Je reste muet, sans mouvement, je sens l'esprit de Caroline bouillir, fonctionner à une vitesse terrible, et je sens qu'elle veut abolir ces myriades d'interrogations, elle veut tuer les bouleversements de son esprit, le combat qui s'effectue à l'instant même où des centaines de voix lui hurlent des conseils, des ordres différents. Elle ne sait plus et ne veut plus savoir où elle va. Son visage gagne encore en hauteur et les yeux fermés, sa bouche avance vers mon visage avec l'évident espoir que mes lèvres se positionnent dans la trajectoire des siennes. Que faire ? Après tout peut-être en a-t-elle besoin, et à en croire les contractions de toutes les fibres de mon corps, j'en ai aussi diablement envie. Alors…


Alors encore une fois je goûte sa salive et son haleine salée par ses larmes entrecoupées par sa respiration haletante. Je m'abandonne à ce plaisir singulier et au milieu de ce baiser je ne saisis pas très bien quel est mon véritable rôle. Mais il me semble que tous deux l'apprécions vraiment, d'autant que je sens progressivement Caroline s'émanciper de ses doutes et devenir à la fois plus en confiance et plus sensuelle. Ses mains jetées sur mon dos m'accordent le droit de parcourir le sien, de transmettre ma force à l'étreinte brûlante que je rêve d'offrir à Caroline. Et nos bouches se perdent sur le visage de l'autre, et nos mains nous parcourent, se croisent, s'enlacent, se cherchent puis s'oublient, deviennent puissantes, douces, puis sont en partie les moteurs de notre excitation.


Alors Caroline se libère de la couette et comme lors de notre premier baiser, nos corps se rencontrent et savourent le contact chaud et vibrant que la folie amoureuse transmet en nos chairs. La musique vibrante nous guide et dicte la rapidité de nos mouvements, ainsi, perdues sur ses épaules, mes mains finissent bientôt sur ses jambes dont la peau exorcisée d'une quelconque présence étrangère s'offre totalement à mon toucher. Caroline découvre mes cheveux, y cherche un chemin où mon plaisir par ses caresses deviendrait encore plus fort. Et je l'aime, oui, je l'aime, je tremble de plaisir et d'ivresse, je découvre des chaleurs inconnues dont toute une progression au cours d'une vie est censée préparer l'intensité, mais là, cette quintessence de la sensualité libérée dès la première fois me transperce de volupté trop intense pour ne pas m'aliéner de moi-même, et provoquer ainsi le mouvement de mes doigts vers l'intimité la plus précieuse de Caroline. Avec une douceur aussi calme que mon excitation est bouleversante, ma paume encercle son sexe et instinctivement mes doigts se serrent pour provoquer la contraction de désir naissant de Caroline, qui à l'instant soupire de plaisir et d'attirance charnelle. J'ignore ce qu'est pénétrer une fille qu'on aime mais à voir l'extase de Caroline sous de simples caresses, aussi sensuelles soient-elles, j'en viens à me dire que faire l'amour doit réunir à la fois une jouissance physique et une magie liant au même instant les deux esprits amoureux dont à l'apothéose des plaisirs on ne sait plus trop lequel appartient à qui.


Le T-shirt de Caroline vole en même temps que mes habits, et nous voilà en sous-vêtements, simulant l'amour qu'une année de séduction et de préliminaires n'aurait pas rendu plus extatique. Ma bouche un instant éloignée de la sienne découvre des creux, des reliefs, des odeurs encore absentes de ma connaissance, et me jette dans un mélange d'étonnement et de fierté par les contractions et les soupirs divers d'autant plus motivants que la musique se perdant en des milliers de notes et d'instruments est le reflet de la foultitude d'émotions que cette situation engendre en mon être physique et intellectuel. Caroline est si douce... un corps féminin est tellement source d'inspiration. Sa peau est si belle, si moelleuse sous l'impact de mes lèvres, sous la force de mes mains. J'y sens les manifestations de son cœur, ce dont l'oubli lui permet de profiter. Mais il est temps, je ne tiens plus. La curiosité me ronge. Je veux goûter à tout cette fois, intégralement. Caroline semble prête et je me sens déjà envahi du paroxysme de mon attirance pour la superbe Caroline. Mais à l'instant où nous voilà nus et où l'excitation me gagne encore plus, ce que je ne croyais pas possible, Caroline se contracte soudain, pousse un cri étrange, comme apeurée, comme éveillée brutalement d'un rêve, elle se replie sur elle-même et je ne comprends pas.


- Non Peter, non, s'il te plaît.
- Tout mais pas ça Caroline, je ne peux arrêter. Je t'aime Caroline, je t'aime comme dans ma courte vie je n'ai jamais aimé. Je veux m'offrir entièrement à toi, je veux que nous volions tous deux dans les mêmes courants. Ne sens-tu pas que mon corps ne me répond plus ? Sois à moi, je t'en supplie !


En prononçant, que dis-je, en bégayant ces mots, mes mains partent saisir les bras de Caroline et les tiennent avec force. Je parviens à allonger Caroline de nouveau qui pourtant résiste, mais je ne le vois pas ou ne veux pas le voir, je ne le sens pas car la fébrilité provoquée par la découverte de ses chairs annihile toute ma volonté. Je ne pense qu'à elle, je ne pense qu'à nous, et lorsque Caroline me supplie, me hurle d'arrêter, mon bras contracté vient frapper son visage et fermer sa bouche pendant que je lui crie que je l'aime et que je suis là pour l'aider, pour la faire vivre à nouveau. Et Caroline vomit des sons noyés dans ma peau qu'elle mord désespérément, et ses pleurs qui contractent son corps m'excitent d'autant plus, et les sourcils froncés, la respiration haletante, les muscles tendus pour résister aux tentatives de libération de ma Dulcinée, je pénètre enfin cette dernière. Une inspiration de bonheur parvient jusqu'à mon ventre collé à celui de ma protégée. Ma tête tourne, mais je sais que je suis encore là pour longtemps. La chambre d'hôpital attendra. Quitte à ce que ce rêve avec Caroline soit le dernier, je veux goûter à cela, et puisque malheureusement je ne contrôle pas assez mon rêve pour entraîner le consentement de Caroline, je me mens et le considère comme acquis.


Et je brûle en ses chairs pendant que Caroline plante ses ongles dans mon dos jusqu'à le faire saigner, et je continue de déclarer ma flamme, mon amour, mes perspectives d'avenir ; mes mots s'échappent seuls tant me voilà en transe. Caroline commence à étouffer et des mots de supplications désespérées s'échappent petit à petit. Je refuse de les entendre, ainsi mes mains s'écrasent sur le cou de Caroline alors que je l'implore de se taire, de me comprendre. Mais elle étouffe, elle tente avec l'énergie d'un condamné d'avaler un peu d'air, de se nourrir de cette vie qui flotte autour d'elle et qui maintenant lui est refusée. Ses yeux noyés crient leur désir de ne pas se fermer, ses battements de bras de moins en moins puissants essaient tant bien que mal de faire vaciller le meurtrier que je suis. Je ne sens rien d'autre que mes va-et-vient orgasmiques dans ce corps divin. Je la sens se décontracter et me permettre de la parcourir plus librement, mais ce que je crois être un plaisir finalement accepté, jamais je ne l'entrevois comme les ultimes sursauts de l'existence de Caroline. Mes mains se desserrent pour laisser apparaître de profondes traces rouges ; il semble que mes doigts sont restés gravés sur le cou de ma douce aimée. Sa tête tombe de côté, ses bras s'écrasent sur mon dos puis sur son lit, ses yeux ouverts fixent désormais le néant. Elle est calme, si calme. Sa quiétude m'envahit et je ferme les yeux, m'allongeant sur son corps encore chaud. Je m'endors, épuisé, en lui souhaitant bonne nuit.




V


Il fait froid. A moitié éveillé, je sens l'air frais s'amuser du relief de mon dos et de mes jambes. Mon ventre reçoit aussi une fraîcheur, différente, désagréable, étrange. Je suis bien dans mon état de semi-éveil et ne voudrais pas le quitter mais j'en viens à trembler de froid avant de me recroqueviller instinctivement. Mais ce faisant je heurte un visage. Avec un haut-le-cœur je me redresse en ouvrant les yeux sur un spectacle abominable : Caroline gît en dessous de moi, livide, les lèvres décolorées, les yeux vides où le temps est suspendu, figé comme ses lèvres tordues et grimaçantes. Et je suis là, horrifié, immobile entre ses jambes, face à sa nudité dont l'exhibition me répugne au plus haut point.


Que faire ? Je ne peux y croire. J'ai beau me frotter les yeux et les frotter encore, j'ai beau me gifler dans l'espoir qu'un peu de violence me fasse revenir à la réalité, je reste là, spectateur de ma folie, spectateur d'un crime dont je ne peux concevoir être l'auteur.


Caroline, non, tu n'es pas morte. Tu ne peux pas mourir, je t'aime. Défais-toi de cette blancheur qui me rappelle trop mon autre domaine, défais-toi de ce vide, reflet de ma vie sans ta présence, ta voix et tes yeux joyeux de découvertes. Oh, Caroline, je t'aime tant. Reviens, reviens, par tous les Dieux je t'en conjure, par tout mon être se concentrant en un seul but : celui de pouvoir voir à nouveau ton torse se mouvoir d'une respiration n'étant après tout que l'expression naturelle d'une vie. Caroline, je t'ai aimée, je t'ai caressée comme jamais, découverte comme personne, j'ai joui de ces privilèges avec la délectation qu'un aveugle peut avoir à retrouver la vue. Je t'ai aimée comme la vie, plus que la vie ; mon erreur fut peut-être de t'aimer plus que la tienne.


Et pourtant, tout ceci n'est rien, rien qu'illusion, fruit de mon imagination, représentation de mes fantasmes engendrés par Audrey, belle Audrey dont la véritable existence et la vie s'écoulant encore en elle me rassurent tellement ! Tu n'es qu'un songe Caroline, alors pourquoi m'en faire ? Qu'un songe… vision onirique ? Je commence à être un peu perdu. A force de vouloir mélanger rêve et réalité, je finis par tout confondre. Pourquoi me suis-je lancé dans un tel projet ? Je me mets à douter. Non, tout ceci n'est pas matériel.


A ma douleur physique se joint la torture de l'esprit. Cruelle existence qu'est la mienne, harcelée de toute part, à l'abri ni dans mon corps ni dans mes délires imaginaires. Il faut que j'arrête ça. Fini de simuler une vie factice, je dois revenir en mon véritable 'moi', perclus mais justement ô combien rassurant de par l'assurance qu'il ne sombrera pas dans de quelconques excès ; et si une liberté se gagne aux dépens d'une autre, et bien je perds volontiers ma faculté de mouvement pour ne plus être criminel. Je retourne à ma douce blancheur, pure, calme, exempte de passions terrifiantes de par l'influence qu'elles peuvent avoir sur le bouleversement de notre destin. Belle Audrey… belle ? Non, plus personne ne sera belle pour moi désormais, une femme sera une femme, tout juste aussi agréable qu'une infirmière attentionnée, mais rien de plus. Plus de larmes attachantes, plus de tristesse qu'on voudrait consolable, plus de joie trop forte qui nous fait vouloir rencontrer et découvrir chaque personne que nous croisons et que nous considérons précieuse et détentrice d'un savoir et d'un amour transmissible. Oui, finis tous ces attraits, toutes ces exaltations trop intenses pour mener à la sérénité. Je veux retrouver l'irresponsabilité que m'accorde mon infirmité.


Mais où, par où ? Comment trouver le chemin du réveil salutaire et définitif ? Pas ici en tout cas, pas là où mes mains sentent jusqu'aux veines de Caroline, là où mon sexe fatigué ne m'inspire plus que dégoût, là où Caroline morte n'est qu'un miroir devant lequel s'exhibe mon amour endeuillé que j'entrevoyais noble. Je n'ai plus de repère, je n'ai rien sur quoi m'appuyer, rien ni personne. Et ce décor est désormais la représentation de la noirceur de mon âme et de mes actes. Très bien, alors je laisse en cet endroit tous mes vices. Je dépose aux pieds de Caroline mon aimée toutes les salissures dont mon âme s'est vue fardée ; je dépose sur ses lèvres à l'aspect repoussant le sceau d'un amour que je n'éveillerai plus. Ce dernier baiser qui m'écœure sera le symbole de ce que m'inspirera désormais tout désir à l'égard de la gent féminine.


Je me lève d'un bond, prends la couette qui ne sait plus trop quelle odeur libérer entre celle de Caroline et la mienne, et recouvre en un même mouvement Caroline et ma conscience révoltée. Je réunis ses photos, ses papiers, ce qui composa sa vie, je réunis tout ce dont les flammes peuvent se nourrir, et trouvant un briquet sur le bureau, j'enflamme tous ces objets, toutes ces pensées rédigées qui quelques heures auparavant avaient encore lieu d'être. Mais maintenant, alors que tout s'éteint, moi j'allume une dernière fois dans un brasier irréversible les ultimes manifestations de ce qui poussa ma belle à vivre pendant une vingtaine d'années.


Je reste un instant ici, les yeux détournés du lit, concentré sur le feu qui s'étend et gagne le mobilier. Le bruit se fait plus important, la chaleur et les flammes m'exhortent au départ, et sans regarder Caroline mais l'ayant pourtant dans les yeux, comme gravée sur la rétine, je quitte cette chambre et dévale les escaliers pour finir à l'extérieur, où sans perdre une seconde, imaginant que les flammes auront tôt fait de mettre tout le quartier en ébullition, je m'enfuis dans des rues inconnues, au hasard, du moment que je vais loin. Je cours, je cours, toujours avec Caroline dans le regard, incrustée, indélébile. Et à force de ne voir qu'elle je manque de me faire écraser en traversant une rue. Je ne peux pas continuer ainsi, cela ne rime à rien.


Je repère un grand bâtiment, apparemment un hôpital. J'y pénètre dans l'espoir d'y trouver un coin d'herbe qui puisse accueillir ma fatigue, et je ne suis pas déçu. Il y a de grands jardins fleuris où se promènent les malades. Leur blancheur me rassure. Leur vie, même fragilisée, me fait retrouver un léger sourire. Ils bougent doucement, ils dansent presque, tant leur mouvements sont décomposés. Leur tristesse apparente cache une joie endormie, une joie sur laquelle ils ont oublié de souffler pour la raviver quelque peu. Et pourtant, je suis sûr qu'il reste une petite braise quelque part, un petit point sensible qui un peu secoué ébranlerait toute une âme. S'ils savaient le potentiel qui est en eux, ils ne laisseraient aucun mal les ronger. Il faudrait qu'ils puisent voir avec mes yeux et constater à travers mon esprit comme la vie est chère et précieuse, comme elle est remplie d'excitations, de passions, de moments qui nous font vibrer au point de dérégler les battements de notre cœur. Au nom de ceux qui ne les ont plus, entendez mes rires de joies et chérissez votre existence, abreuvez-vous des autres, de ce qui vous entoure. Voyez, sentez, touchez, vous êtes libres, car un sang unique coule en vos veines, car il est en votre pouvoir de sourire et d'aimer, de sentir le soleil et goûter aux plaisirs de l'amitié.


Dans mon rire, une larme vient s'écraser sur ma joue, et mes spasmes de joie ont tôt fait de se transformer en sanglots. La tête dans les mains, abattu, je verse toute l'affliction qui finissait par trop peser. Caroline, excuse-moi. Audrey, pourquoi ne puis-je revenir vers toi ?


- Benoit ?!


Pourquoi suis-je enfermé ici ? Je vais devenir fou !


- Benoit ?!


Tu me manques tellement.


- Benoit c'est toi ?


Dans mes divagations, j'en viens à entendre ta voix se rapprocher. Je délire…


- Mon Dieu, Benoit !


Qui appelles-tu ainsi ?


- Mais tu… Benoit ! prononce la voix de ma douce infirmière entrecoupée de pleurs d'une chaleur encore inconnue.


Si je n'avais ouvert les yeux j'aurais continué de croire que c'est ma folie naissante qui me secouait ainsi. Mais non, ce sont deux mains qui agitent fermement mes épaules pour me tirer du monde étrange où je suis plongé. Et là, ô lumière, et ô combien mon cœur en fut serré de réconfort, c'est le visage de mon infirmière qui se détache et devient net. Alors ça y est, ce cauchemar est fini, ça y est je suis rentré d'où jamais plus je n'irai. Jamais soulagement ne fut plus justifié il me semble. Comme c'est bon…


Mais je déchante vite. Audrey est affolée, me hurle des questions desquelles sortent toujours ces 'Benoit', et pire que tout, derrière elle je vois des arbres, des grilles, et des patients qui marchent dans le jardin… où je suis donc encore. Soudain Audrey prend ma tête à deux mains pour river mes yeux dans les siens avant de me demander le plus distinctement possible :


" Benoit, que fais-tu ici ? J'étais tellement inquiète ! Tu m'as fait tellement peur. Ça fait vingt-quatre heures que tout le monde te cherche partout. Comme je suis heureuse de te revoir ! " poursuit-elle en m'enlaçant de toutes ses forces alors que toujours assis par terre, je n'ose pas comprendre, je n'ose pas croire que…


" Tu es parti hier de l'hôpital, par la fenêtre, alors que tu sortais à peine de ta crise. Tu es parti sans rien dire, rien à moi que tu ne reconnaissais pas. Oh, Ben, dis-moi que tu es revenu car tu te rappelles de moi. Je t'en prie… Benoit, regarde-moi, je suis Audrey, ta femme ", prononce-t-elle d'un souffle, fébrile.


Ces mots résonnent en moi comme les cloches qui accompagnent ma tombe. Car son odeur est la même, car sa douceur n'a pas changé, car je comprends seulement que depuis le début je suis dans l'erreur, je sais, tout univers confondu, onirique ou réel, je sais qu'elle dit vrai.


- Le gardien de l'hôpital t'a vu entrer et m'a appelée.


Tout devient si clair, cette transition si bizarre du sommeil au réveil, de l'éveil au sommeil…


- Je courais en priant que ce soit bien toi.


Cette faculté de percevoir parfaitement toutes ces sensations…


- J'avais tellement peur qu'il te soit arrivé quelque chose !


Le fait de ne rien pouvoir contrôler…


- Parle Benoit, je t'en prie.


J'ai tout confondu.


- Non, tu ne te rappelles donc pas de moi. Tu es parti amnésique et tu reviens de même.


L'hôpital, c'était un rêve ; un cauchemar rémanent plutôt. Si évident et si simple que j'ai cru m'y trouver. Mais c'était faux.


- Je dois te ramener dans ta chambre Benoit, viens avec moi je t'en prie.


Audrey, une femme, ma femme. Et moi, un criminel.


- Suis-moi.
- Non ! dis-je affolé, me levant en éloignant de moi Audrey qui tente de m'emmener vers les locaux. Non, non, comment pourrais-je te suivre toi que je n'ai même pas reconnue dans mes songes, toi que je ne connais pas ? Comment pourrais-je encore faire quoique ce soit ici-bas et aimer la vie alors que je viens de donner la mort ? N'entends-tu pas les sirènes ? C'est pour moi qu'elles sifflent, c'est contre moi ! Audrey, je viens de tuer, de tuer !


Je pousse alors un hurlement qui déchire et les oreilles de cette fille devant moi et tout ce qui unissait mon corps en un tout que je croyais moi. Et je hurle à nouveau, et encore, je veux finir de tout briser. Mais c'est trop et ces cris ne m'aident pas, ne me soulagent de rien. Il faut trouver autre chose, il faut trouver pire. Je cours, droit vers la route, sans m'occuper de personne, que ce soit de celle qui est ma femme ou des gens qui me regardent sans que je m'en aperçoive. Je suis au bord de la route. Personne n'ose me parler, je suis seul au monde, et c'est ce que je veux. Très nettement se détache un camion qui arrive le long de cette grande ligne droite avec une vitesse soutenue. Il semble si fort, si puissant. Il est parfait. Ses formes grossissent, ses contours se distinguent mieux, et le bruit et les vibrations qu'il engendre ne se perçoivent que plus distinctement. Je sais ce qu'il me reste à faire.


Lorsque ma tête doit pivoter pour suivre son mouvement, je sens qu'il est temps. Ma gorge se noue une dernière fois et je plonge sur la trajectoire du camion. Le choc est si violent que je crois sentir ma tête exploser et j'entends mes os se fendre de toute part ; ce sont les seules sensations qui me parcourent avant d'être projeté une vingtaine de mètres plus loin.


Puis c'est le noir. Si long… si vide… le noir.




VI


Si j'avais pu choisir, j'aurais préféré la mort. Deux ans se sont écoulés depuis cet accident. Deux ans de coma. Il semblerait que pendant cette léthargie, je sois étrangement parvenu, hélas, à analyser la situation et à comprendre ce qui s'est passé.


Quelques années avant ce coma, j'avais été reçu dans cet hôpital à la suite d'une crise d'épilepsie. C'est là que je rencontrai Audrey, séduisante, heureuse, et célibataire. Dans l'année qui suivit, où chaque jours nous nous sommes vus, elle ne perdit qu'une chose : son célibat. Je l'épousai avec bonheur et fierté. Mais mes crises ne disparaissaient pas, toujours suivies de ces noirs où ma mémoire me faisait défaut.


De ceci, revenu enfin à ma conscience, je déduis le reste. Un soir, une succession de crises a inquiété Audrey qui m'emmena en urgence à l'hôpital. Le lendemain, réveillé et insatisfait de ma situation, un peu perdu et sans trop savoir ce que je faisais, je sortis de ma chambre par la fenêtre pour partir loin de cet hôpital trop associé à mes malaises, loin de ce lieu que déjà je détestais. Arrivé dans un parc, sécurisé, je m'endormis. Mon esprit, par ce repos opportun, recouvra ses facultés, m'offrant à nouveau la possibilité de garder en tête les souvenirs de mes tribulations. Seulement ces dernières furent d'abord oniriques, et je crûs devoir y attacher mon existence. Mes cauchemars s'y exprimaient, car souvent reçu ici je pensais à ceux condamnés à y passer un temps trop long, et je tiens tellement à ma liberté que le pire pour moi aurait été d'être cloué là.


Seulement cette fois tout est clair. Je suis paralysé à vie. Et je ne rêve plus. Je m'endors puis me réveille sans avoir la moindre image de ma nuit. Il n'y a plus que la réalité, qui ne triche plus et me laisse jusqu'au pire de mes souvenirs. Je suis un meurtrier, et si j'échappe un jour à cette forme de mort, ce sera pour sauter dans une autre : la prison. Rien de bon ne m'attend plus dans cette vie. Je n'ai plus d'échappatoire, même pas le recours de dire les deux mots que je crève d'envie de prononcer car je ne veux pas me voir ainsi, ni voir Audrey ma femme - pardon, mon ex-femme - souffrant ainsi quelque temps de ma situation, de mes actes, avant de finalement choisir un autre homme. Je ne veux pas tout ça. Je ne veux plus rien. Si, prononcer ces deux mots dans l'espoir qu'on m'écoute : tuez-moi.



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Julien Jay
1998-1999
Dijon

Chapitres


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