Estelle

A Estelle, Muse éphémère accompagnant l'un de mes plus beaux moments de liberté…





La scène se déroule dans une boîte de nuit. La musique est forte et les danseurs se serrent sur la piste de danse.

Syd

Mais qui vois-je en ces lieux où l'on vient pour danser ?
Mon cher ami Arthur, que je n'aurais pensé
Trouver ici assis contemplant cette foule
Mouvante et déchaînée, où les corps se défoulent.

Arthur

Tu viens pour t'y mêler mais j'en sors à l'instant.
Ces rythmes entraînants m'amusent quelques temps,
Mais bien vite lassé je préfère m'asseoir
Et regarder ces gens libérant en un soir
Une forte énergie trop longtemps contenue.

Syd

J'imagine sans mal que tu n'es pas venu
En ces lieux ténébreux danser en solitaire.

Arthur

En effet Estelle est ma belle partenaire.
Cette très chère amie, dont le goût pour la danse
Ne se tarit jamais, veut avec insistance
Et sur toute musique harmoniser ses gestes.

Syd

Et as-tu remarqué que pendant que tu restes
Ici à méditer, ta charmante compagne
S'ondule en mouvements qu'un jeune homme accompagne ?

Arthur (vif)

Comment !? Où est-il donc ? Ah, là je peux le voir.
Quelle caricature ! Fait-il exprès d'avoir
L'attitude et le look du parfait séducteur ?
D'une scène éculée à son tour d'être acteur :
Doucement il approche, mais elle ne voit rien ;
Il danse avec lenteur, observant assez bien
L'épiderme d'Estelle, jusqu'à en découvrir
Tout ce que ses habits se lassent de couvrir.

Syd

Cela te surprend-il ? Tu vois bien où nous sommes.
Qu'espérais-tu trouver dans cette foule d'hommes ?
Pendant un long moment, quand les garçons s'habillent,
Avec patience et soin les filles se maquillent,
Puis se retrouvent là, tout fardés d'artifices,
La plupart espérant que l'amour y fleurisse.

Arthur

Il y a d'autres lieux où trouver le bonheur
Et où les sentiments, non forgés en une heure,
S'enrichissent du temps que l'on prend à séduire.
Mais j'ai trop attendu : je vais faire s'enfuir
Ce garçon déplaisant dévorant mon Estelle.

Syd (ironique)

C'est ça, preux chevalier, va défendre ta belle.


Arthur entraîne le danseur à l'écart d'Estelle et de la foule.

Arthur (énervé)

Veux-tu bien éloigner ces yeux plus que pervers,
Car déjà ce regard m'envahit de colère !
Regardant cette nymphe, belle parmi les belles,
Et minutieusement, scrutant chaque parcelle
De son précieux corps, par l'esprit tu la violes,
D'autant plus aisément que ton guide est l'alcool.
Répugnant personnage, exécrable voyeur,
Ne sachant qui elle est, ignorant son odeur,
Dédaignant son esprit ou sa voix innocente,
Tu tentes par tes mots de créer une entente
Qui non suivie d'amour est brisée aussitôt.
A peine repérée, tu l'approches bientôt,
Mais elle qui gentille, répond avec patience
A tes questions prévues, ordonnées par avance,
Crois-tu qu'elle pourrait, ne serait-ce qu'une heure
T'accorder ses baisers, ses rires ou ses pleurs ?

Le danseur (calme)

Qui es-tu pour juger mes actes mes pensées,
Toi qui condamnes là l'analyse empressée
Fondée sur l'apparence, d'un esprit insondable ?
Soit, je ne sais rien d'elle, mais suis-je plus coupable
Que toi qui sans avoir appris à me connaître
Me juges puis m'insultes, sans savoir de mon être
Mes tristesses mes joies, ce qui me pousse à vivre ?

Arthur

Je sens déjà bien trop cet alcool qui t'enivre.

Le danseur

Et ce dernier est-il un critère assez fort
Pour que s'abattent là sur mon dos tous les torts ?
Comment peux-tu savoir si mon but est d'abord
De forcer son amour pour étreindre son corps,
Ou si uniquement, poussé par le désir
De me faire une amie, je cherche par plaisir
A joindre à l'amitié une beauté exquise ?
Et pourquoi la voudrais-je en une heure conquise ?
Oui, rencontrer des gens est assez difficile,
Je voulais rendre un peu ma tâche plus facile,
Et le dialogue est bien un naturel début.
Que peux-tu affirmer sinon que j'ai trop bu ?
Mon physique dit-il, par ces mèches coiffées,
Ce rasage parfait, ce regard assoiffé
De la vue d'un sourire, de ma chemise ouverte,
D'une danse soignée pour éviter la perte
D'un excès de sueur, que je suis sans complexe
Un vicieux ne voulant que goûter à son sexe ?
Un fluide inspirateur s'écoule dans mes veines,
Et c'est là plus qu'ailleurs que ta fureur est vaine,
Car loin d'accentuer un désir plein de vice,
En mon âme il construit le si bel édifice
D'un amour sans égal, d'une passion si tendre.

Arthur (furieux)

Arrête ! Comment peux-tu encore oser t'entendre ?
Tout ceci est mensonge et tu le sais très bien.

Le danseur

Un dernier mot avant que tu ne mettes fin
A ce discours sincère que mon âme libère.

Arthur

Il suffit tu te moques…

Le danseur

                                                Calme un peu ta colère
Le temps de terminer ces justifications.
Vois-tu, quand je l'approche et puis passe à l'action,
En déversant, c'est vrai, des mots pour la séduire,
Si restant à l'écoute elle ne veut pas fuir,
C'est d'abord, cher ami, parce qu'elle est flattée.
Elle ne sent plus être une fille ratée.
Si elle a des complexes, ils s'atténuent alors
Et sans me l'avouer, elle en demande encore.
Désirée par un homme, elle est d'autant plus femme,
Savourant un pouvoir confirmé par ma flamme.
Par ce jeu de regard, ta compagne devient
Une drôle complice, qui un peu m'appartient.

Arthur (hors de lui)

Arrête ou je t'étrangle, pauvre fou et menteur !
De tant d'hypocrisie et d'en être l'auteur
Ne te plonge donc pas dans une honte affreuse ?
Oses-tu affirmer que tu la rends heureuse ?
Pour elle tu n'es rien qu'un vorace indécent
Qui s'approche sans gêne, et d'office lassant,
D'un discours éculé tu assommes ma belle
Bien avant de savoir comment elle s'appelle.
Laisse-moi te l'apprendre : Estelle est son prénom.
Aucune réaction n'engendre en toi ce nom.
Ce n'est pas étonnant : Esther, Sophie ou France
T'auraient bien convenu, pour toi quelle importance ?
Ce qui compte est surtout que le corps soit le même.
Pour moi ce nom est tout, je le vénère et l'aime
Car il implose en moi en des milliers d'histoires
Ramenant sensations, souvenirs et espoirs,
Chaque fois provoquant des remous en mon âme.
Je lis dans tes pensées, et en tes yeux la flamme
Qui s'illumine ici n'est rien d'autre que celle
D'un fort désir charnel t'entraînant vers Estelle.
Baignée de la chaleur de ces corps ondoyants,
Et bougeant de la sorte, dansant et festoyant,
La sueur de son front arrive jusqu'au creux
De ses épaules fines, et atteint peu à peu
Ses bras et puis ses mains, ou meurt contre ses seins.
C'est là où te trahit ce regard trop malsain
Pour rechercher ici une amie seulement.
Ton imagination permet facilement
D'entrevoir sur sa peau tes doigts et non ses gouttes,
C'est ainsi qu'à son corps tu touches et tu goûtes,
Savourant d'ailleurs moins son front que sa poitrine.
Par ton esprit obscène, alors tu imagines
Cette transpiration, née de la chaude étreinte
Où ton corps donne au sien une éternelle empreinte.
Ton attrait pour Estelle, d'ambition prosaïque,
Est guidé avant tout par sa beauté physique,
Et tu voudrais l'avoir, cette fille envoûtante
Pour libérer enfin ton envie pénétrante.
Pour cela je te hais, car tu la bâclerais :
T'épuisant en ses chairs, tu ne dégusterais
Qu'une infime partie des saveurs de son être.
Je vais t'apprendre là pourquoi de la connaître
Je pourrais aisément en tomber amoureux,
De ses lèvres rêvant de baisers langoureux :
Si je devais l'aimer, moi qui la connais tant,
Ce serait avant tout pour les millions d'instants
Où riant aux éclats, noyés d'un doux bonheur,
Nous nous sentions si proches, comme en ces milliers d'heures
Où nous parlions sans fin, soit d'elle soit de moi,
Echangeant de nos vies les peines et les joies,
Les doutes suffocants, les amours impossibles,
Tous ces gens côtoyés dont le cœur fut la cible.
Si je devais l'aimer, ce serait pour ses larmes
Qui perdues sur ses joues lui confèrent un charme
D'autant plus attachant qu'il naît de la tristesse.
Toujours ai-je espéré en ces temps de détresse
Pouvoir sur moi dévier ce fardeau de malheur,
Pouvoir substituer mon plaisir à ses pleurs.
Si je l'aimais enfin, je le devrais sans doute
A ce que j'ai appris, malgré ce qu'il en coûte,
De ma si merveilleuse, intelligente et belle,
De ma fidèle amie, et de ma Muse : Estelle.
Je sais sa position, son souffle et sa fragrance
Quand si loin elle doit aux rêves son errance.
As-tu idée alors de sa mine innocente ?
Elle inhibe à l'instant toute envie indécente
Et nous fait contempler ce visage angélique.
Je l'aimerais aussi quand parfois colérique
S'exprime toute sa susceptibilité
Qu'une phrase ambiguë suffit à exciter.
Elle déverse alors, si elle n'a crié,
Des gestes déplaisants, des insultes variées.
Son départ suit de peu, tout comme son retour,
Où après s'être bien excusés tour à tour
Nous parlons d'autre chose : peinture ou écriture,
Sujets desquels jamais Estelle ne sature.
Elle décrit sans fin l'œuvre de Pissarro
Ou récite soudain des phrases de Malraux.
S'exprimant de la sorte elle étale un savoir
Que peu de gens pourraient se proclamer avoir.
Des nuits elle passa à dévorer des livres
Puisant de chaque auteur la pensée qu'il délivre.
Pour tout ça je l'avoue, Estelle a su parfois
Faire vibrer mon cœur, et bien plus d'une fois,
Mêlant à l'amitié un amour si curieux,
Je nous sentais lier d'un fluide mystérieux
Où de ses bras l'étreinte eut été délicieuse,
Où peut-être mes lèvres, un instant audacieuses,
Eurent pu exprimer ce que je refusais
D'admettre clairement : qu'en un mot, je l'aimais.
Tu comprends mieux pourquoi je t'exhorte à avoir
Pour elle du respect, et avant de pouvoir
Tenter de la séduire, il te faudra d'abord
Te montrer digne d'elle, et avoir mon accord.

Le danseur

Attend je me demande : cette fille est à toi ?
Tu sélectionnes donc tous ceux qui la côtoient ?
Ne te justifies pas, j'ai bien compris la scène :
Ta fureur contre moi permet que je comprenne
Que tu nourris pour elle un amour très profond
Que pourtant le cachant ta colère confond.

Arthur

Tu viens de m'arracher l'aveu involontaire
Que depuis le début mon esprit voulait taire.
A ton tour d'être franc et de me dévoiler
Ce que par ton discours tu tentais de voiler.

Le danseur

C'est vrai, ta confession mérite au moins la mienne.
Nos chemins se séparent, de plus quoiqu'il advienne,
Jamais je n'obtiendrai ni ton approbation,
Ni sous ta protection, d'Estelle l'affection.
Je peux donc mettre à nu l'entière vérité.

Arthur

Je me réjouis déjà de ta sincérité.

Le danseur

En moi tu as vu juste. Je ne peux contredire
Ce désir corporel que tu parvins à lire.
L'amour est une option qui ici fit défaut.

Arthur

Quels furent de tes mots ceux qui n'étaient pas faux ?

Le danseur

J'étais sincère quand je te disais coupable
De n'entrevoir en moi qu'un garçon misérable,
A cause des habits, des yeux rouges d'ivresse,
Détruisant à tes yeux tout aspect de noblesse
Qui pourtant, je le jure, vient parfois m'habiter.
Mais j'aimerais savoir : tu ne peux éviter
De rencontrer des filles. Certaines sont splendides,
Riantes ou bien tristes, rebelles ou candides,
Et jamais ton regard ne s'arrête et n'observe ?

Arthur

Apprend qu'en ce domaine, oui, mes yeux ne me servent
Qu'à la contemplation d'un visage gracieux.
Je cherche dans ses traits et au fond de ses yeux
Ce qui put dans sa vie la rendre désirable.
Je voudrais plonger dans sa mémoire insondable
Où dorment des images, hélas évanescentes,
De souvenirs anciens, quand la jeunesse enfante
Une suave insouciance, une imagination
Permettant de voler, en pleine admiration,
Au milieu de nos rêves, où notre esprit fertile
Nous offre le cadeau du bonheur infantile.
Voilà ce que je vois et prie pour partager
Si plus tard nous unit cet amour engagé
Par un corps transparent d'où émanait une âme.
C'est ce genre de fille, devant qui je me pâme.

Le danseur

Je comprends, j'ai affaire à un vrai romantique.
Néanmoins je te plains car je reste sceptique
Quant à tes relations avec les demoiselles.

Arthur

C'est vrai la solitude est une amie fidèle,
Mais le sexe se meurt face à des sentiments
De profonde amitié, qu'on pourrait aisément
Confondre avec l'amour, mais où le sexuel
Se transforme en instants ô combien sensuels.

Le danseur

Ton monde me sera à jamais mystérieux.
Alors je te laisse et m'en vais car tu as mieux
A faire qu'à m'entendre : qu'attends-tu rejoins vite
Ta magnifique Estelle, car oui, tu la mérites.



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Julien Jay
Eté 1999
Corse