Nouvelle-Calédonie




A l'époque de ce voyage, j'habitais en Nouvelle-Zélande depuis plus d'un an. Je n'avais pas l'intention de revenir en France avant mon retour définitif, cependant mes finances permettant un voyage, je pouvais choisir une destination assez proche de mon île. Elle fut trouvée dès l'invitation d'Erika, une amie rencontrée à l'ENITA de Bordeaux, de venir la rejoindre pendant son stage en Nouvelle-Calédonie.


A l'aube de juin 2004, je m'envolais d'une île à l'autre retrouver une amie chère à mon cœur, une jeune femme dont le nom, la voix et le visage, ou mieux, la présence, ont dès le début été source d'une vive inspiration. Une Muse en somme, inspiratrice de tant d'années.



Retour en haut de page

Arrivée



Dès ma sortie de l'avion à Nouméa je me rappelle cette chaleur et cette humidité qui m'englobèrent instantanément. Dépaysé dès les premiers pas. Et refamiliarisé dans l'instant grâce à la langue. Je retrouvais enfin un langage familier compréhensible sans effort. Ma langue natale, sur une terre étrangère. De quoi faciliter les découvertes à venir.


Ma première étape fut de finaliser la surprise réservée à Erika : elle ne m'attendait que quelques jours plus tard. Par une voix aussi persuasive et charmeuse que celle de Saroumane, j'avais obtenu auprès de l'école d'Erika l'adresse email de sa compagne de stage, et à partir de là j'avais organisé mon arrivée secrète. Quelle impatience lors de l'attente dans le jardin, et enfin, après quelques heures, la voici rentrant innocemment du travail. Julie ma complice joue le jeu et fait mine de rien pendant que j'allume les bougies disposées sous forme de flèches, contournant la maison et menant… à un gros carton dans lequel j'étais caché.


Je revois encore le sourire d'Erika où j'ai cru deviner qu'elle comprenait enfin, peu avant que je surgisse et ne me jette dans ses bras. Nous voilà parti pour 15 jours de vie commune.



Retour en haut de page

Bourail et Poé



Notre premier voyage nous mena le long de la côte ouest. Paysage ouverts, collines alentours, cocotiers épars et assez peu de monde croisé, on se sent loin d'une civilisation fourmillante et c'est ô combien appréciable. L'eau est incroyablement claire, la chaleur omniprésente, la mer et ses lagons sont salutaires.


Mon appareil photo ne me quitte pas et l'ère du numérique n'étant pas encore venue, je sélectionne avec soin les immortalisations choisies. Et parfois lorsque la mise en point oscille entre Erika et les paysages, mes doigts hésitent, peu longtemps il est vrai.



Alors nous errons de paysages en paysages, nous partons jusqu'à Poé pour l'anniversaire d'Erika et plongeons dans les eaux bien profondes. Quelle sensation merveilleuse d'être porté dans l'eau, de sentir nos mouvements libérés d'apesanteur, de se mouvoir en trois dimensions en des positions improbables. Et les poissons nous accompagnent dans leur diversité, et le corail offre les beautés de ses couleurs. Mais cela nous reste un domaine où les limitations humaines se font sentir. Certes nous oublions sans cesse que nous respirons, et pourtant être dans l'eau nous rappelle combien nous sommes tributaires de ce phénomène inconscient qui jamais ne cesse, avant l'arrêt final.


A Poé les amis français sont réunis, les guitares entonnent des airs joyeux. Nous pourrions presque être n'importe où tant la fête paraît indépendante du lieu, et pourtant en trame de fond se laissent deviner ses plages superbes aux coquillages nombreux, cet air qui appelle à la décontraction et cet isolement propice à se sentir au bout du monde. Mais cela reste une ambiance française, alors que nous sommes en terres précédemment occupée par une population certainement digne d'intérêt. Il nous faudra attendre peu de temps avant d'y plonger par surprise.



Retour en haut de page

Hienghène



Nous avions décidé, Julie, Erika et moi, d'explorer la côte est. Nous nous sommes ainsi retrouvés à Hienghène, à un point de vue magnifique devant un rocher imposant arborant une forme de poule. Or pendant notre contemplation des lieux arrive une tribu Kanak qui paraît tout à fait accueillante.


Heureusement que jusqu'alors je n'avais pas entendu les témoignages français que j'entendis ensuite à mon retour en France. A en croire ces interlocuteurs, les Kanaks sont violents, bien peu dignes de confiance et en quelque sorte l'île, ou plutôt notre confort et notre aveuglement occidental, se porterait mieux sans eux. Avec ces préjugés en tête j'aurais certainement ressenti une vive appréhension à voir les bras ouverts de ces Kanaks. Et pourtant…


Il fallut peu de temps pour qu'attablés devant la Poule la tribu nous offre bières et longues cigarettes chargées de plantes locales. Ayant ainsi sympathisé, ils se proposèrent de nous guider sur ces terres qu'ils connaissent si bien. Alors nous montons en voiture et les suivons après qu'ils nous aient offert une bouteille de vin pour la route. Nous roulons au milieu des vallées, nous nous arrêtons pour découvrir des lieux sacrés, des cimetières, des bords d'eau cernés de cocotiers élevés. Un parcours enchanteur tracé par des guides euphoriques.



Nous fûmes invités à dormir dans leur vallée, au cœur d'une dense végétation. Le repas du soir fut un peu particulier et je n'y étais pas préparé. Déjà, je me trouvais séparé d'Erika et Julie. Il existe apparemment une séparation hommes/femmes qui se manifesta à plusieurs reprises lors de nos séjours Kanaks. Et puis j'étais seul à manger. Les hommes qui m'entouraient ne mangeraient pas avant que je sois repu, pour eux c'est une forme de respect ; et lorsque je leur ai proposé de partager, ils me regardèrent presque vexés en me demandant si je ne voulais pas de leur nourriture. Je n'insistai donc pas et terminai mon riz sans plus d'hésitation.


Je me rappelle ensuite la cascade à côté de leur campement où j'allais profiter d'un peu de solitude. J'ignorais si cette eau était sacrée et cela ne m'aurait pas surpris, ainsi je laissais mes pensées dériver au fil de l'eau, pendant un temps qui perdait de son emprise. Là sur un rocher, bercé par l'écoulement, j'aurais pu rester jusqu'à l'endormissement. Mais ce n'est pas un rêve mais bien Erika qui vint me rejoindre pour une longue conversation d'amis qui se retrouvent et apprennent encore à se connaître.


Le lendemain nous partîmes marcher dans leur vallée. Pas un bruit sinon celui de nos pas et paroles, et des paysages à la végétation tropicale qui appellent à l 'émerveillement. Les Kanaks nous coupèrent un régime de bananes, il firent tomber des noix de coco qu'ils coupèrent derechef afin de nous en faire déguster le lait, ils nous emmenèrent nous baigner dans petit lac isolé où paissait alentour un cheval sauvage blanc. Nous nous serions cru dans un conte où tombés dans un monde inconnu des autochtones nous en dévoilent les richesses. Ils allèrent ensuite pêcher et je fus impressionné par leur dextérité. Le pêcheur muni d'un harpon relié à un élastique plongeait dans l'eau, lâchait l'élastique tendu pour harponner un poisson et le jetait sur la rive avant de plonger de nouveau en apnée. A chaque reprise d'air il jetait un poisson sur la berge. Nous cueillions donc notre repas du soir au fil de notre balade.


Quelques souvenirs particuliers parsèment cette randonnée. Par exemple après un long blanc où nous marchions côte à côte avec Jacquot le chef, je me mets à parler de je ne sais plus quoi et me lance dans une longue tirade. Je vois qu'il me regarde bizarrement, le Kanak devant nous aussi, et sans trop comprendre je continue mon speech, inspiré par ce cadre superbe et l'ambiance si paisible des lieux. Après mon monologue, Jacquot me lance simplement " Ah tu parles bien anglais ! ". J'ai halluciné. Sans m'en rendre compte l'ivresse m'avait relancé dans une langue qui me venait plus spontanément que le français. Après un an de Nouvelle-Zélande et les rêves anglophones, voilà que j'en venais à confondre les langues !


Le retour à Nouméa fut un réveil à une réalité que nous avions oubliée le temps d'un week-end. Il nous restait pour confirmer que nous n'avions pas rêvé moult bananes et des plantes à sécher qui alimenteraient mes rêveries nocturnes. La chaleur de ces Kanaks et l'errance au sein de leur vallée fut un voyage dans le voyage. Par eux avaient percé des valeurs de respect, de partage et de simplicité. Précieux…



Retour en haut de page

Ile des Pins



Après s'être laissé bercé de relations humaines, un moment d'isolement s'avérait le bienvenu. Ainsi je partis deux jours sur une île au sud de la Nouvelle-Calédonie, l'Ile des Pins. Ses nombreux pins aux cimes élancées justifient son nom, pourtant ils sont loin d'être les seules richesses rencontrées sur ce bout de terre perdu dans l'océan.


Les plages de sable blanc, les lagons aux eaux transparentes, la tranquillité d'une population en nombre réduit font de cette île un refuge propice au repos. Décidément, j'aime voyager seul, porté par ma seule volonté, par la seule attirance d'un rayon de soleil, d'une odeur ou de tout détail stimulant ma curiosité.


Muni d'un scooter loué pour l'occasion, je pus me perdre d'une plage à l'autre, des hauteurs du mont N'Ga aux profondeurs d'une grotte, mais surtout, je suis allé à la piscine. Dis comme ça ce n'est pas très excitant, cependant la donne change lorsqu'on sait que la piscine est une zone d'eau parfaitement transparente, entourée de pins, de sable blanc et de rocher si acérés que les chaussures n'en sortent pas indemnes. Et surtout, plus que ses alentours, c'est son cœur qui vaut le détour. Plongez dans ses eaux et vous pénétrez immédiatement un domaine enchanteur. Je me rappelle si bien m'immerger en apnée et ouvrir les yeux pour y découvrir des poissons par dizaines, bleus, verts, jaunes, des oursins aux pics étonnamment longs, des groupes entiers de poissons sur les écailles desquels se reflétait le soleil… le tout plongé dans le silence de l'eau, libéré du poids du corps, laissant la vue s'émanciper des autres sens pour s'adonner pleinement à la contemplation d'un tel spectacle.


Après cela tout paraît plus calme et voyager sans contrainte permet de conserver la fraîcheur sereine d'une telle expérience. C'est dans cet état d'esprit que je concoctais ma prochaine surprise à Erika. Je savais qu'elle viendrait sur cette île dans quelques temps, alors sortant mon stylo et ma carte de l'île, je préparai l'énigme qui la mènerait vers le trésor caché. Mais malgré une recherche enjouée, elle ne l'a pas découvert. Qui sait si ce trésor sommeille encore en ces terres éloignées ?


Chasse au Trésor de l'Ile des Pins


Moi qui m'imaginais fleur, ils me virent souveraine. Je vivrai désormais dans les échos de la mémoire.

Je peux détruire la vie et pourtant la nourrit. Toi, sous les yeux Saints, toi qui m'aperçois, perds-toi en mon absence pour mieux me retrouver.

Les piliers nés du ciel descendent vers les hommes. Représentants respectifs de sagesse, force et courage, un seul d'entre eux évolue jusqu'à l'aboutissement des hommes, à moins que ce ne soit l'homme qui évolue à sa recherche…

A mes pieds ne gisent souvent que cadavres ballottés par la vie sans plus de volonté. Pourtant comme le lotus, de cette masse condamnée naissent les reflets joyeux de la couleur, dissimulant en son sein le trésor recherché.


Retour en haut de page

Nouméa



Nouméa aura été notre base, nos interludes, nos repos entre les diverses excursions. Je dormais dans le salon et depuis notre périple en tribu Kanak mes soirées garnies de l'assurance d'une grasse-matinée à venir se berçaient de fumets euphorisants que je transformais en moments créatifs.


Dans mes journées de vagabondages - Erika travaillait en journée - j'en profitais pour découvrir la capitale. Et ô joie, ô espoir inespéré, j'ai retrouvé en magasin tous les délices qui me manquaient de la France : charcuterie, fromages, vins… j'en aurais volontiers rempli mon chariot si les prix n'étaient pas atrocement élevés. J'ai cru pâlir lorsque après avoir dégusté une bière bien fraîche le barman m'a tendu la note. Pas loin de 8 euros la bière, ça fait mal !


Alors je me suis tourné vers des plaisirs plus simples. Erika m'appris par exemple à peindre à l'aquarelle, en me permettant de regarder lorsqu'elle peignait. J'aime la voir peindre. Elle est perdue en son monde, dans ses couleurs, et pour peindre, pas question de laisser ses pensées diverger, juste se concentrer sur l'harmonie que l'on veut apporter à la toile. Elle m'exhorta à reproduire sa toile, et apparemment j'ai bien réussi puisqu'elle a confondu les deux… Alors, comme c'était bientôt l'anniversaire d'Erika, la nuit lorsque tout le monde dormait, je peignais à la bougie, et écrivais ce que ma bouche ne pouvait articuler.


Le dernier week-end, la tribu Kanak de Hienghène nous invita aux abords des cités HLM dans lesquelles elle vivait en semaine. Mais loin de se serrer dans un appartement, nous avons squatter une colline où dormait une église abandonnée. Les femmes à l'écart des hommes discutaient, et sitôt arrivé Jacquot me saisit par le bras pour m'entraîner vers les hommes et partager boissons alcoolisées et calumet de la paix. S'ensuivirent de longues conversations, notamment aux côtés de Charles avec qui il était plaisant de philosopher. C'est là qu'il prononça cette phrase reflétant si bien leurs actes et leur ouverture : " Savoir accepter, c'est simple. "



Pour clôturer le week-end et mon voyage en Nouvelle-Calédonie, ils nous menèrent au milieu de la nature par un chemin que je serais incapable de retracer, et ils nous préparèrent une boisson nommée kava. De mémoire d'homme le kava fut toujours utilisé dans la vie religieuse, culturelle et politique du Pacifique. Le partager est signe d'amitié, et est-ce l'amitié ainsi concrétisée ou ses propriétés inhérentes qui nous firent nous sentir si bien ? Le kava est un anti-dépresseur de par ses facultés anesthésiantes et euphorisantes, et force est de constater que nous étions bien décontractés après un tel breuvage.


Alors les Kanaks nous ramenèrent en camion vers Nouméa. Dans le large coffre se trouvaient Erika, une femme Kanak, chacune ayant un enfant dans les bras, et moi. Il faisait nuit, personne ne parlait, seule la musique de la voiture jouait un reggae respirant la vie. Erika, dont l'un des rêves est d'avoir des enfants, tenait une adorable petite fille de 10 ans qui dormait dans ses bras…


J'ai alors vu les yeux d'Erika… heureux comme jamais… j'ai pu parcourir un instant le royaume de son regard, où les portes ouvertes m'invitaient à entrer pour partager sa joie. Il n'y avait pas un mot, Erika me regardait dans les yeux, sans ciller, lança un regard émerveillé à l'enfant, puis m'offrit de nouveau ses yeux clairs, ouverts, aimants…

Dans lesquels, vraiment, je la vois. J'eus l'incroyable sensation de percevoir jusqu'à son âme.

Erika, aux anges, qui m'entraîne avec elle.


Après la nuit blanche qui suivit, un taxi vint me prendre pour l'aéroport. Erika m'accompagna. Pendant ce trajet silencieux, nos mains devinrent les paroles que nous ne savions prononcer. Sa main vint toucher mon visage en une douce caresse, mes doigts se fondirent au creux des siens, et dans ce dialogue muet, nos rétines s'embrassaient de nouveau.


Une fois seul, mon ticket d'avion à la main, je sentis une sensation depuis longtemps oubliée m'envahir inéluctablement. Ma gorge se noua, une boule épaisse vint s'y figer, mon corps fut envahi de vibrations inhabituelles, et je pleurai, je pleurai de m'éloigner de celle dont j'ai encore tant à découvrir, celle pour qui mon amour avait tellement besoin de devenir plus simple afin que je ne l'en aime que mieux.



Je n'étais plus tout à fait le même à mon retour en Nouvelle-Zélande. L'inspiration m'envahissait avec force et il me fallait coucher cet amour si léger et si lourd à la fois. L'exorciser pour de bon, puisque jusqu'alors et depuis lors, nulle émotion amoureuse ne sembla naître de ma Muse à mon égard. Alors quitte à diviniser une femme, autant libérer cette émotion à travers un exutoire aussi grisant qu'épuisant dans le but avoué de crier mon silence et enfin, si cela restait possible, me libérer de ce lien ineffable bouleversant mes sens et embrasant mon âme.


Quelques jours après mon retour, je me lançais dans un récit dont la rédaction m'occuperait quatre années. Dans un mail euphorique adressé à mes amis et ma famille, je parlais de ce livre à naître " au suspense inspiré d'un Ken Follet, à la passion puisée d'un Zweig, aux frissons d'un Racine, à l'amour suivant les pas d'un Barjavel et à la majesté d'un Seigneur des Anneaux, le tout sous l'intemporalité de la mythologie fondatrice de nos sociétés, reflet discret des interrogations et espoirs actuels… "


Si mes parents s'inquiétèrent et mes amis rigolèrent, je prenais quoiqu'il en soit la voie de ma libération par la naissance de la Trilogie Gaïa.



Retour en haut de page

Voyage


Arrivée
Bourail et Poé
Hienghène
Ile des Pins
Nouméa