Pérou




Plus ma vie avance, plus j'ai l'impression de découvrir des phénomènes cycliques parsemés ci et là, ou plutôt, une spirale vertueuse ou vicieuse selon le sens vers lequel on s'oriente. Mon adolescence a semé des graines ci et là, une sorte de fleur amicale qui loin de se flétrir avec le temps est entrée en dormance et s'éveille un jour pour s'ouvrir et exhaler des senteurs inattendues et savoureuses. Dans ce monde gouverné par les finances, les graines relationnelles restent les investissements que je préfère, car elles sont source d'une richesse humaine que ne vient souiller aucune convoitise matérielle.


En 2004, alors que je vivais en Nouvelle-Zélande, j'ai vécu de nombreux mois avec Javier et Denise, un couple de Péruvien avec qui j'ai extrêmement sympathisé. Plusieurs choses nous rapprochaient, dont notre amour pour les photos, le plaisir d'une vie qu'on savait rendre douce, et nos conversations métaphysiques pour se rendre compte que notre perception de la réalité est une des interprétations possibles de notre existence.


Depuis leur départ en 2005, Javier et moi échangions rarement, avec toujours ce fond de sympathie palpable dans nos échanges. Or voici que début 2009, Javier et Denise m'invitent à leur mariage, célébré en décembre au Pérou. La générosité de quelques amis me permit de prendre mes billets, il ne me restait plus qu'à préparer ma première visite en Amérique du Sud.


…Peut-être aurais-je mieux fait de m'abstenir en fait, et de n'ouvrir les yeux qu'une fois là-bas. Le guide du Pérou mettait en garde contre la dangerosité du pays, contre les agressions régulières, les maladies, les enlèvements... Ne pas s'arrêter quand on est perdu, ne pas suivre un inconnu, se méfier aussi de la police, cacher son argent en divers endroits, ne pas voyager dans tel coin, à telle heure, etc etc etc. Une certaine anxiété m'avait gagné ; c'était bien mal préjuger de mon lieu de destination.



Retour en haut de page

Les premiers pas



La chaleur des Péruviens s'est manifestée dès la première embrassade avec Javier. Ah, ces 'abrazos', où bras dans les bras nous nous donnons une tape sur le dos. C'est une proximité tellement plus intime que nos poignées de mains, et ce contact dégage une telle force et une telle affection. Bien sûr il y a différents degrés d'étreinte et nous ne nous jetons pas dans les bras du premier venu, mais justement, ces abrazos deviennent la matérialisation pleinement ressentie d'une affection que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer.


Les premiers jours péruviens me firent évoluer dans un cadre qui, s'il fut des plus confortables, ne fut pas représentatif du reste du pays. Javier et Denise font partie des familles aisées de Lima. Ce qui implique un cadre de vie privilégié et de nombreux 'employés', c'est-à-dire des personnes qui parfois vivent au sein même de la maison et qui effectuent toutes les tâches ménagères. Le matin au petit déjeuner, ils venaient de la cuisine nous apporter les plats et débarrasser, plus tard ils préparaient le repas, s'occupaient du linge ou dépoussiérait chaque parcelle de l'habitation. La plupart du temps ces employés à la peau sombres servent les descendants des colons à la peau claire. Et c'est monnaie courante dans Lima et ailleurs. Il y a d'ailleurs des pubs à Lima vantant l'efficacité de blanchisseurs de peau…


Si la génération des adultes trouve cela tout à fait normal et naturel, celle de Javier est plus mitigée. Denise connaît les employés de chez elle depuis toujours et malgré ses demandes d'être appelée 'Denise' et non 'Mademoiselle Denise', la réserve reste présente alors qu'à partager autant leurs vies, ils font presque, aux yeux de Denise, partie de la famille. Quant à Javier, il n'adhère pas vraiment à ce système de 'caste' qui favorise les blancs et concentre la méfiance sur les personnes de couleur. Il m'a répété plusieurs fois qu'en tant que blanc, je n'avais pas à m'inquiéter des nombreuses sécurités préservant les résidences, les complexes commerciaux ou tout endroit où l'argent dort. Javier disait avec cynisme " l'argent doit être protégé ", ce qui reflétait bien les postes de garde cernant les habitations des riches. Et ce système a eu de quoi perdurer : les bonnes écoles sont chères et seuls les riches peuvent permettre à leurs enfants de faire des études poussées qui leur permettront d'obtenir des postes intéressants et d'ainsi perpétuer le clivage entre les aisés et les démunis.


Un autre changement générationnel, en tout cas pour une partie de la population aisée, est celui qui touche à l'indépendance des femmes. Aujourd'hui encore beaucoup de femmes ne travaillent pas et l'homme (je généralise mais ce témoignage me vient de plusieurs Péruviens alors je lui apporte un certain crédit) se fait un honneur de subvenir aux besoins de la famille. Bien sûr l'histoire n'est pas la même pour les populations défavorisées où le revenu de la femme est nécessaire, mais tout de même, cette influence se ressent et la richesse d'un homme est gage d'un charme attractif. Denise ne compte suivre cela que pour le temps où elle aura des enfants, pour prendre du temps et s'en occuper, mais sinon de plus en plus de femmes comptent bien s'occuper et gagner ainsi une certaine indépendance.


Ce fait peut être source du peu de séparation des couples péruviens. Cela pourrait être bon signe si une partie des non-séparations n'était pas due à la dépendance de la femme qui sans l'homme se retrouve sans ressource financière. Hélas pour la jeune génération, les filles sont donc beaucoup attachées au physique et à la bourse de leur conquête. Peut-être la religion explique-t-elle aussi en partie la rareté des divorces, car beaucoup de personnes sont catholiques au Pérou, et j'en ai eu plus d'un témoignage oral et visuel. Comme ces croix qui pendaient dans certaines voitures ou au cou d'habitants, ou comme cette femme du canyon à qui j'achetais son premier fruit de la journée et qui se signa avec la pièce avant de l'embrasser dans une prière muette.


La résultante plus pragmatique d'une certaine pauvreté est le fait que pour les voyageurs des pays riches, le Pérou n'est pas cher du tout, que ce soit pour les logements, les restaurants, et les innombrables artisanats si beaux dont j'ai empli mon sac jusqu'à frôler l'explosion. Les habits, les bijoux, les étoffes sont aussi variés que plein de couleurs et bon marché. Encore plus si on négocie, car les prix ne sont pas toujours les mêmes pour les touristes et les locaux. Et la négociation est un plaisir pour eux comme pour nous, pour peu que ce soit fait avec raison et respect.


La négociation n'est pas de mise par contre avec ceux qui s'en sortent à l'arrachée. J'entends par là ceux qui réclament " la propina ", soit une pièce ou mieux, en échange d'un service accordé. De nombreuses femmes posent ainsi en tenue traditionnelle, parfois avec un enfant ou un lama agrémenté d'un joli ruban, et échangent une photo d'eux contre une piécette. De même aux abords de temples ou de lieux particuliers, certains guides plus ou moins compétents sont là et commencent à expliquer ce qui nous entoure. Si vous les laissez continuer, il convient de leur donner un pourboire pour les explications données car ils ne passent par leur temps à expliquer l'histoire de leur pays par pur altruisme.


Du coup, j'ai pu compter sur les doigts de deux mains les Péruviens qui fumaient. Pourquoi dépenser le peu d'argent qu'ils possèdent pour se détruire la santé ? Aussi les activités touristiques leur paraissent parfois incongrues. Dans le canyon par exemple, alors qu'eux doivent marcher 8 heures dans les montagnes pour faire l'aller-retour au village desservi par la route, il peut paraître surprenant que nous ne fassions cette route que par plaisir et sans intérêt sinon celui de la contemplation des paysages. Malgré tout je n'ai jamais senti de jugement peser sur mes activités ni de critique quant à mes origines " favorisées ". Où que je sois allé et qui que j'aie pu rencontrer, j'ai côtoyé des personnes avenantes, ouvertes et curieuses, et chaleureuses. Comme si l'amitié s'offrait avec là-bas avec une spontanéité presque déroutante.



Retour en haut de page

Un mariage béni



Le mariage se déroula le 5 décembre, aux prémisses de l'été, et le cadre fut à nouveau surprenant. Si la côte de l'océan pacifique est un désert, de grands villages de vacances bien irrigués abritent nombre de maisons blanches autour desquelles fleurit une végétation luxuriante. Il suffit alors de traverser la rue (et les postes de garde) pour se replonger dans la réalité de la majorité péruvienne. Mais puisque j'avais la chance d'être bien placé, autant en profiter pleinement le temps que cela durerait.


Le mariage de Javier et Denise fut tout simplement magique. J'avais déjà été témoin de leur amour en Nouvelle-Zélande, je pus constater qu'il n'avait rien perdu de sa flamme, et leur mariage, comme le confirmèrent beaucoup de leurs amis, était une évidence ; la continuité naturelle de leur communion.


L'autel se trouvait au bord de l'océan pacifique. Les invités arrivaient en grand nombre, tous élégamment habillés et la mine réjouie par l'événement à venir. C'était un petit mariage comme ils me disaient. Il n'y avait que 250 personnes au lieu des 600 habituels, mais Javier et Denise tenaient à s'en tenir à leurs proches plutôt qu'inviter le gratin plus conventionnel que véritablement intime.


Le champagne coulait à flot pendant que des amuse-gueule tel du thon cru enrobé d'herbes étaient distribués aux convives. Les amis défilaient pour leur discours, et dans la voix de chacun perçait l'émotion de voir se réunir deux proches dont l'amour si lumineux irradiait autour d'eux, et d'unir deux personnes si originales dont les vertus acclamées trouvaient confirmation dans la conscience de chacun.


Ce jour-là les nuages avaient empli le ciel et l'océan se teintait d'une lueur grise. Une bande de ciel dégagé laissait deviner les cieux mais le soleil restait caché. Le mariage se passa ainsi, jusqu'à ce que les discours de tous prennent fin. Alors la magie opéra. La prêtresse s'apprêtait à officialiser le mariage, lorsque le soleil couchant dépassa les nuages et vint illuminer les mariés et l'assemblée. Dans son écrin de ciel entre nuages et océan, le soleil semblait bénir cette union, et cette soudaine luminosité laissa les spectateurs subjugués par une telle grâce. Ainsi Javier et Denise devinrent maris et femme, concluant la cérémonie par leur déclaration l'un à l'autre, et je me rappellerai longtemps Denise susurrer des mots d'amour avec une sensualité que préservait le silence alentour.


Puis ce fut la fête, les innombrables accolades, la musique, dont Tryo que Javier et Denise passèrent en mon honneur, et une liesse non contenue. Le repas s'ouvrit ainsi et devait durer une grande partie de la nuit. Assis ou au buffet, notre ventre recevait des saveurs singulières toutes aussi délicieuses et mystérieuses les unes que les autres. A peine un plat était-il terminé qu'un autre prenait la suite. Les entrées eurent suffi à un repas complet mais ce n'était que le début et la suite était tout aussi pléthorique et délicieuse. Sans compter le bar aux innombrables Pisco ayant macérés dans divers fruits ou feuilles de coca, et nommés par exemple "Son of a Peach", "King Kong on Cocaïne", etc…


                     

Puis les mariés se mirent à danser… pour ne plus s'arrêter jusqu'à l'aube (ah si, ils firent une pause méritée pour le feu d'artifice impressionnant qui leur était dédié !). Javier et Denise, régulièrement encerclés par une troupe compacte, entraînèrent dans leur sillon toute la foule du mariage. Les rythmes latinos nous entraînaient en déhanchements libérateurs, et toutes les générations se mêlaient dans ce ballet incessant. Il y avait une telle liberté dans ces danses, une telle euphorie collective, et un tel brassage générationnel… pas étonnant que les cris de joie et les danses anarchiques fleurissent à l'improviste.


Des canapés cernés de tissus légers avaient été disposés sur la plage et furent peu à peu occupés par des groupes aléatoires. A six heures du matin il ne restait plus grand monde, mais Javier et Denise dansaient toujours. Jusqu'à ce qu'ils se retrouvent seuls sur la piste de danse. Une musique calme se lança, ils se bercèrent en une étreinte plus qu'en une danse, et la musique s'éteignit ainsi après 10 heures sans interruption. Javier et Denise, désormais mari et femme, rejoignirent l'obscurité de leur cocon pendant que le soleil annonçait une nouvelle journée.


Inutile de dire que le lendemain ne fut pas violent, et nous nous retrouvâmes le soir chez les parents de Denise, les uns contre les autres dans le salon, à manger des pizzas devant les Simpsons... une autre façon de partager l'hospitalité et la bienveillance de nos hôtes !



Retour en haut de page

La chevauchée sauvage !



Les deux semaines suivantes nous virent partir sur les routes. Les mariés, un groupe de leurs amis Australiens, quelques amis d'enfance Péruviens des mariés, et moi. Les paysages furent assez enchanteurs, et même les bidons-villes, malgré leur aspect délabré (en France ce seraient des ruines abandonnées), avaient quelque chose de beau. Toutes ces couleurs vives et joyeuses, toute cette vie, ces enfants ci et là et une pauvreté qui à défaut d'apporter le confort permet aux habitants d'être les uns avec les autres, de se connaître, d'interagir véritablement et de s'aider.


La plupart des maisons sont constituées d'adobe, des briques de terres bon marché et facilement réalisables, cependant ce matériau reste vulnérable à la pluie. Dans le désert ce n'est pas un problème, sauf quand El Niño entraîne des cyclones et des précipitations considérables. Les temples anciens y ont vu leur splendeur diluée par les averses. Beaucoup d'habitations ont des tiges métalliques qui s'élancent au-dessus du toit, en prévision de la construction d'un deuxième étage lorsqu'ils pourront se l'offrir. Tout reste ouvert tard, et les magasins sont souvent aussi les habitations des commerçants.


Beaucoup de murs des maisons qui bordent la route sont peints de blancs puis couverts de propagande politique. Tout ce qui est facile et peu cher est ainsi exploité pour la propagande. De fait sur les montagnes apparaît la même propagande que des militants ont patiemment élaborée par l'écartement ou la réunion de roches, par l'arrachage de la rare végétation, ou tout système qui permet de faire apparaître sur les reliefs des messages d'une grandeur stupéfiante et visible de très loin.


Toute aussi anarchique, la conduite péruvienne a de quoi en faire pâlir quelques-uns. Je comprends mieux pourquoi en Nouvelle-Zélande, en tant que français je n'avais que le code de la route à passer pour avoir mon permis alors que les Péruviens, dont Javier, devaient aussi passer la conduite ! Ca passe à coup de klaxon, ça double à l'arrachée, et les villes sont un joyeux chaos où mieux vaut être attentif. Quant aux routes, dès qu'on sort des grands axes, beaucoup sont défoncées et nous cahotent à droite à gauche. Pour traverser un pont vers la jungle, nous dûmes tous sortir de la voiture de peur que le pont ne cède sous notre poids. Aussi, lorsque je longeais un canyon dans un bus, j'ai mis du temps à comprendre qu'il roulait si près du précipice parce que c'est là que la route est la moins défoncée.


Au nord comme au sud de Lima, des heures de routes nous entourent de sable parsemé de trop nombreuses fermes à poulets, puis à un tournant une végétation à perte de vue couvre les rares plaines. D'importants plans d'irrigation ont été amorcés depuis des décennies autour des grandes agglomérations et le passage de l'aridité à la mer végétale est vraiment surprenante. Des cannes à sucre, des asperges, du maïs… travaillés à la main par des agriculteurs avançant côte à côté ; et les villes englobées en leur sein, avec les innombrables commerçants en bord de route, les vendeurs aux péages qui proposent moult produits locaux, et quelques commerçants ci et là qui proposent des jus de fruits pressés délicieux.


Le paysage désertique est aussi une beauté en soi, pour peu que l'éclairage joue en notre faveur, différence ô combien marquée entre l'aller et le retour. Toujours est-il que l'océan est bordé de sable, et de l'autre côté de la route les montagnes commencent à s'élever. Il suffit alors du souffle puissant du vent pour couvrir ces monts rocheux de dunes de sable, et leur union offre un spectacle saisissant. La pierre et le sable mariés par les aléas du vent et des reliefs nous laissèrent collés à la fenêtre dans une contemplation extatique, le tout sous une musique latino qui finissait de nous dépayser pour de bon.



Retour en haut de page

Entre ciel, océan et canyon



Visiter le Pérou avec des Péruviens était le meilleur moyen de trouver des bons plans et de découvrir un peu leur mode de vie. Nous avons donc passé pas mal de temps ensemble à errer d'une ville à l'autre pour en découvrir les paysages et les activités que chaque cadre offrait. Ainsi nous avons goûté aux plats succulents tel le ceviche, du poisson cru mariné dans du citron et servi sur un lit d'oignons ; aux boissons telle la chicha, du maïs fermenté au goût inhabituel mais très rafraîchissant. Nous passions du temps à discuter dans nos chambres ou sur les toits, agrémentant nos réflexions de quelques végétaux euphorisants, et nous marchions dans les rues épargnées par le flot touristique de notre été.



Surf


Nous avons commencé par le surf sur les plages du nord, Huanchaco et Pacasmayo. J'y ai pris ma première leçon et après quelques simulations sur le sable, nous voilà dans l'eau, sur les planches, et une fois la première impulsion donnée par le moniteur, je parvins à me lever et à surfer sur de petites vagues, ce qui déjà m'apporta la plaisante sensation d'être porté par l'océan.


Encouragé par ces succès, je louais une planche et rejoignis le lendemain mes amis qui surfent depuis quelques années. Ce fut bien moins glorieux. Les rouleaux étaient puissants et me faisaient reculer autant que j'avançais à la force des bras. Je me retrouvai souvent sous la planche et mes forces s'épuisaient bien vite contre un océan à la force sans cesse renouvelée. Après une longue lutte je regagnai la plage, n'ayant pas réussi à franchir la barrière des rouleaux. L'observation me permit de voir les courants qui permettaient de rejoindre plus facilement l'arrière des vagues et regarder mes amis m'en apprit encore. L'océan venait de me donner une leçon d'humilité qui n'enleva rien au plaisir de goûter à ses eaux. Et depuis lors j'accompagnai Mat dans des séances de méditation que nous parvînmes à rendre quotidiennes.



Les ruines

Au nord se trouvaient les temples de la Lune et du Soleil ainsi que Chan Chan, des sites précolombiens qui ne furent pas épargnés par El Niño. Il est difficile aujourd'hui d'imaginer quelle fut leur véritable splendeur mais les lieux laissent percer une ambiance particulière qui déjà nous projettent dans le temps.


Chan Chan particulièrement, la plus grande cité précolombienne des Amériques. Avec ces murs labyrinthiques d'adobe, sa couleur brune omniprésente surplombée par la clarté d'un ciel sans nuage, ses dessins sculptés dont la signification nous échappe…


Il est difficile d'exprimer les sensations générées par un tel lieu, mais je me sentais hors d'un espace habituel. Et nous ne vîmes qu'une infime partie de la cité qui s'étend sur 28 km2. Le travail titanesque qui pourrait faire ressurgir cette cité nécessitera certainement de nombreuses générations.


L'architecture inca quant à elle, se reconnaît assez bien aux énormes blocs de pierre qui composent leurs murs et à leur agencement si précis. Les pierres ne sont pas simplement posées les unes sur les autres… chacune est taillée très précisément pour s'ajuster parfaitement à la pierre attenante. A Cuzco se trouve une pierre à 12 angles qui montre bien l'agencement parfait des constructions incas.


Les ruines les plus impressionnantes, de par leur cadre notamment, furent celles du Machu Picchu. Pour les curieux, une bonne journée est nécessaire pour errer dans les ruines, faire l'ascension du Wayna Picchu, voir le temple de la Lune et faire un tour vers la porte du Soleil, pour avoir encore un autre point de vue des ruines. Si le site est magnifique en lui-même, avec les lamas qui se baladent, il fait aussi rêver en laissant présager des innombrables sites encore à découvrir dans la jungle.


Redécouvert au début du XXème siècle, le Machu Picchu était couvert de végétation et invisible, même depuis les autres hauteurs. Javier a effectué une expédition il y a quelques années et ils ont trouvé des ruines inconnues s'étalant sur une grande surface. Et la jungle est si immense, si peu praticable et bien dangereuse si on considère les productions de cocaïne et les trafiquants très peu enclins à recevoir du monde sur leurs territoires. Les cités des Incas sont loin d'avoir révélé tous leurs mystères et qui sait combien d'El Dorado sommeillent encore sous une jungle protectrice ?



Tyrolienne


Non loin du Machu Picchu, un site en altitude nous permit de faire de la tyrolienne au-dessus de la jungle. Notre base se situait dans un lieu isolé où de rares maisons produisaient des bananes et autres fruits offerts par la vallée fertile. Nous logions chez l'habitant, dans des tentes plantées dans leur jardin. Leur demeure bordait une rivière, les fleurs naissaient partout et le soir venu, certains insectes perçaient la nuit de leurs clignotements lumineux, appel aux autres de leur espèce et donnant l'illusion d'une voûte céleste clignotante.


Puis ce fut l'ascension de la vallée, et une fois en hauteur, l'harnachement nécessaire avant de s'élancer le long de câbles pour survoler la jungle. Quelle sensation de voir le paysage défiler sous nos corps qui conservaient leur liberté de mouvement ! De nombreux câbles nous firent voler d'un flanc à l'autre jusqu'à passer juste au-dessus des arbres.


Puis vint le temps du repos et de la décontraction des corps dans des sources chaudes non loin, dans un cadre enchanteur. Les reliefs naturels plongeaient dans des bassins d'eau chaude naturelle, une chute d'eau froide était canalisée en cascade pour raffermir nos corps entre deux bains bienfaiteurs.



Le canyon del Colca


Lorsque j'ai quitté le groupe de Péruviens/Australiens, je suis parti vers le Canyon del Colca avec un autre groupe. Je nourrissais une certaine nostalgie d'avoir quitté Javier et Denise, or mon groupe s'arrêta à Cruz del Condor pour voir le vol de condors. Et sur qui suis-je tombé ? Javier, Denise, Patrick et ses parents !! Quelles retrouvailles inattendues, et avec quelle joie nous sommes-nous tombés dans les bras !


Pourtant nos chemins se séparèrent de nouveau, et je me retrouvais avec deux Espagnols, deux Allemands et une Hollandaise pour trois jours de randonnées qui nous mèneraient sur des chemins de montagne jusqu'au cœur du canyon, puis dans une oasis calme avant de remonter vers notre village de départ. De ce côté de la montagne, la population coupée des routes parlait principalement quechua, la langue des Incas. Le premier village était à quatre heures de marche en pente raide, et les locaux s'y rendaient accompagnés de mules chargées des produits qu'ils échangeaient au village. Ce trajet de 8 heures aller-retour leur était quotidien pour certains, et plusieurs agrémentaient leur marche avec un poste de radio étonnamment réceptif entre ces montagnes.


Si la marche fut magnifique, je délaissai complètement les touristes de mon groupe, me réfugiant dans un silence et une distance dont j'avais besoin. J'avais soif de discuter avec des Péruviens et acceptais mal de faire partie d'un groupe qui se plaignait du manque de viande ou de la lenteur avec laquelle les repas pourtant préparés avec soin nous était servis.


Ainsi dans le premier village, je m'éclipsai et retrouvai Julio, notre guide, à qui je proposai mon aide pour la cuisine. Ils m'acceptèrent dans leur cuisine/salon où ils ne me laissèrent éplucher qu'une pomme de terre avant de laisser les femmes finir leur œuvre. Je restai là plus d'une heure à partager leur intimité. Ils regardaient un film et parlaient par intermittence, le tout en coupant de délicieux légumes et faisant cuire le riz au feu de bois. Une telle tranquillité émanait d'eux. J'ai cru un moment que les deux hommes faisaient partie de cette famille, mais ils étaient les guides et tout simplement avaient l'habitude de passer du temps avec ces habitants. Comme j'ai aimé ce temps passé avec eux, qui se suffisait par sa simplicité et son calme. Un moment hors du temps, un temps d'immersion où les paroles n'ont pas forcément lieu d'être.


Il y avait aussi ces femmes qui nous attendaient à la fin des longues marches et proposaient fruits et chocolats. Ayant une bonne vitesse de marche, j'y arrivais le premier, pour mon plus grand plaisir car je pouvais alors passer du temps à discuter avec ces femmes si avenantes. Domitila particulièrement, qui me raconta le devenir de sa famille, ses difficultés à faire face à la concurrence et à faire marcher son commerce, l'hospadaje "Posada Roy" à San Juan de Chuchu que je vous recommande chaudement. Je repense au rire de Domitila, comme à celui de mon guide Julio. J'adorais leurs rires si spontanés, si naturellement débridés… Ces moments-là furent parmi les plus précieux de mon voyage, ceux qui me faisaient toucher du doigt le quotidien de ces personnes dont le cœur a su se préserver de l'enfermement de nos barrières usuelles.



Par les airs


Deux dernières expériences m'emmenèrent dans les airs. D'abord le survol des géoglyphes de Nazca. Ces dessins à même le sol dans la pampa, et d'une échelle impressionnante (180m de long pour certains), constituent encore aujourd'hui un grand mystère. Les lignes constituant plus de 70 dessins, sans compter les gigantesques lignes droites et autres formes géométriques, ont été tracées en écartant les pierres sombres pour révéler la terre claire du dessous. Elles auraient été faites entre 900 av. J.-C. et 600 de notre ère, mais les questions demeurent : par qui, pourquoi, et comment ont-ils pu tracer avec tant de précision des dessins qui ne se voient que du ciel et qu'aucune montagne alentour ne permet de clairement contempler ?


Enfin, pour conclure mon voyage au Pérou, j'ai eu la chance de faire pour la première fois… du parapente ! Ô, quel doux envol depuis les falaises, et quelle sensation incroyable de voler en silence. Les hauts buildings de Lima se pressaient sous nos yeux, les surfeurs apparaissaient comme des têtards sur l'eau, et Julio le pilote confirmait par ses mots le plaisir intense de voler si librement, et parfois dans les montagnes, voire d'une montagne à l'autre. C'était donc décidé : le jour où mes finances le permettront, je m'envolerai de nouveau, encore et encore jusqu'à gagner mon indépendance et pouvoir voler seul d'une cime du monde à l'autre.



Retour en haut de page

Insécurité



Je suis arrivé au Pérou avec une certaine appréhension. Un continent dont je ne savais rien, les mises en garde des guides… je ne savais pas à quoi m'attendre et certains éléments au début du voyage ne me rassurèrent pas.


De nombreux magasins se trouvaient fermés par des grilles pour éviter les vols, la police se trouvait à de nombreux endroits mais n'est pas toujours fiable, surtout que nous n'avions pas la conscience tout à fait tranquille… et je revois encore nos heures de routes qui nous faisaient rejoindre le nord. Javier s'inquiétait d'arriver tard le soir et pressait l'allure. La nuit était tombée lorsque nous avons traversé une petite ville. Deux adolescents se mirent à courir derrière la voiture. Les Australiens ne parlaient pas espagnol et Denise et Javier pouvaient ainsi parler sans être compris, mais mes bases d'espagnol me permirent de comprendre quand Denise prévint Javier de ne pas s'attarder ici et d'être prudent.


Plus tard, en voiture avec Tamy et Esteban au sein d'Ica, Tamy la Péruvienne nous exhortait à fermer les portes et pour retirer de l'argent, elle passa du temps à chercher une banque surveillée où nous pouvions retirer à l'abri des regards.


Les bus que j'ai pris montrait aussi une extrême prudence : présentation du passeport, fouille des sacs et détecteur de métal à l'entrée, et avant le voyage un homme passait avec un caméscope pour filmer chacun de nos visages.


Au final, la seule agression dont j'ai été notifié fut celle d'une amie Australienne partie seule au marché de Cuzco. Alors qu'elle regardait les étals, un homme lui cracha au visage. Le temps qu'elle s'essuie, surprise, un deuxième homme avait ouvert sa pochette et prit son argent et sa carte bancaire. Dans la même ville je fus témoin de deux arrestations très musclées d'hommes qui se débattaient avec violence.


Arrivé seul à Nazca par bus, mon guide n'était pas là. De nombreux rabatteurs essayèrent de me convaincre de les suivre mais je refusai d'un ton péremptoire. L'un d'eux ne m'inspirait pas confiance et je n'avais de cesse de l'ignorer, pourtant il en vint à me donner d'intéressants conseils qui me sortirent de l'embarras. Il s'est en fait révélé d'une aide précieuse et je le remerciai bien, réalisant qu'il me fallait encore trouver une juste mesure entre méfiance et confiance. La prudence est de mise certes, tant qu'elle ne vire pas à la paranoïa.


On m'avait aussi mis en garde contre les taxis, ainsi je pris le premier taxi avec un peu d'appréhension, mais encore une fois je me suis retrouvé avec un homme tellement chaleureux ! Et tous les taxis se révélèrent de même. Nous parlions comme de nouveaux amis, de sujets parfois personnels, et nous nous quittions avec force souhaits de chance et de bonheur.


Au fil du voyage j'ai appris à trouver la vigilance nécessaire pour gagner en décontraction et en confiance, ce qui me permit enfin de me sentir vraiment à l'aise et de pouvoir profiter l'esprit libre d'un pays dont la chaleur humaine ne doit pas être rejetée du revers d'un bras inquiet.



Retour en haut de page

Noël au Pérou



J'ai eu la chance d'assister au Noël péruvien dans deux villages des Andes. Ces deux villages n'étaient pas riches mais les enfants nombreux. Noël n'était pas célébrée le jour même mais selon les possibilités de ceux qui organisait cette célébration principalement orientée vers le plaisir des enfants.


La fête regroupait toute la population à un endroit donné du village, et les enfants aux couleurs chatoyantes venaient en masse. A tous, enfants comme adultes, furent distribués un chocolat chaud et du panettone, brioche fourrée aux raisins secs et fruits confis. Bien que je sois inconnu dans ces villages, dans les deux cas on m'offrit de même le chocolat et le panettone. Etre présent suffit à faire partie du partage.


                     

Puis vint le moment tant attendu par les enfants : à chacun était distribué un cadeau. Souvent les garçons recevaient une voiture, voire un avion, et les filles une poupée. Cadeau unique mais qui semblait leur plaire. Combien jouaient à faire rouler leur voiture, à observer leurs poupées, créant ci et là des groupes d'enfants entraînés dans leur univers imaginaire par cette nouvelle acquisition. Malgré tout, cela n'empêcha pas certains de bouder ou de jalouser le bien de son prochain, mais le plaisir se ressentait de façon générale et une certaine allégresse nimbait ces fêtes.


Julio, le guide du canyon, me raconta que la vieille de notre randonnée il avait marché 12 heures pour aller au-delà des montagnes visibles, pour que chaque enfant, aussi isolé soit-il, puisse recevoir son cadeau.



Retour en haut de page

Rencontres inattendues



Quelques personnes croisées durant ce voyage m'auront agréablement surpris, et c'est probablement une des caractéristiques des voyages que je préfère.



Rosa, de Chimbote


Au Machu Picchu, je m'étais séparé un temps du groupe pour parcourir les ruines en solo. J'allai voir l'Intihuatana, la pierre d'ancrage du soleil, et sur la route je croisai une vieille dame avec qui j'échangeai un sourire. Sur le chemin de la descente, je retrouve cette dame accompagnée d'une jeune demoiselle. Cette dernière m'interpelle et je crois comprendre qu'elle veut une photo d'elle et de sa grand-mère. Je tends les mains pour prendre son appareil mais elle explique que non, elle veut prendre une photo de sa grand-mère avec moi !


Un peu surpris, j'accepte avec plaisir et me retrouve à côté de cette dame aux couleurs péruviennes. Peu de sourires éclairent son visage mais nous échangeons quelques mots. Elle me demande comment je m'appelle et d'où je viens, et en retour elle se présente : "Rosa, de Chimbote". Elle mit alors sa main sur ma cuisse et je posai la mienne sur son épaule. Sa petite-fille prit plusieurs photos et je lui donnais mon appareil pour qu'elle fasse de même. Puis nous nous séparâmes, non s'en s'être retournés et que nos regards se soient encore croisés plusieurs fois.


J'ignorerai toujours pourquoi elle voulut une photo avec moi, mais ses mots résonnent encore en moi avec une tendresse particulière : "Rosa, de Chimbote."



La tante de Javier


Au mariage, la mère de Javier qui apparemment s'était mise dans l'idée de me présenter à diverses Péruviennes, en vint à me présenter sa belle-sœur. La différence d'âge n'impliquait aucune ambition séductrice, j'imaginais donc uniquement un dialogue de courtoisie. L'ambiance se décontracta assez vite. Elle m'intima de parler français alors qu'elle parlerait espagnol, ainsi la conversation prit déjà une allure inhabituelle.


Cette dame était d'un milieu très aisé et le bien-être matériel n'était pas source de ses préoccupations. Son discours me surprit d'autant plus. Avec passion elle m'exprima son espoir en les nouvelles générations dont Javier et Denise tenaient haut le flambeau. Sa génération s'était entichée de matérialisme, de la recherche du profit, et ils en ont obtenu un certain confort, mais elle en voit aujourd'hui les limites, notamment quant aux ravages humains qu'un tel système provoque. Alors avec fougue elle défendit la nouvelle génération qui montrait un attachement plus spirituel à la vie. Son espoir exprimé avec tant de flammes dans les yeux matérialisait véritablement la force de sa conviction, et pour moi qui avais ces derniers temps perdu un peu ma foi en l'Homme, ce discours me nimba d'un nouvel optimisme. Nous nous quittâmes les yeux ardents, heureux d'avoir échangé à travers nos langues maternelles l'espoir commun d'un avenir plus humain.



Les guides improvisés


Il m'est arrivé deux fois de me retrouver guidé par des inconnus. A Lima, je demandais à un policier où trouver une bonne cevicheria pour mon dernier repas, et un homme qui entendit notre conversation me guida dans les rues de Lima pour m'indiquer un établissement réputé pour ses bons ceviche. Nous marchâmes un moment avant qu'il m'indique la dernière rue à suivre, et je profitai grâce à lui d'un excellent dernier repas au Pérou.


Plus tôt dans le voyage, je survolai les lignes de Nazca avec un couple composé d'une Péruvienne, Tamy, et d'un Suisse surnommé Esteban, qui s'étaient rencontrés en Norvège. Ayant sympathisés, ils me proposèrent de m'emmener à Lima en voiture puisqu'ils s'y rendaient. J'avais un bus réservé mais je décidai de les suivre, et ne devais pas le regretter.


Nous nous arrêtions sur les routes pour voir différents coins, boire des jus de fruits, s'arrêter dans une oasis pour profiter d'un restaurant en bord d'eau, ou autre. Nous chantions dans la voiture sur des rythmes péruviens, puis à Lima Tamy négocia un taxi peu cher pour m'emmener à destination. Une journée excellente passée en compagnie d'inconnus que je ne reverrai probablement pas, mais dont l'intimité fut si joyeuse et si dépaysante.



L'artiste perché


A Pisac, après avoir bien parcouru le marché, je retrouvai Javier et quelques autres au premier étage d'un magasin d'artisanat. L'artiste, surpris par Javier en train de fumer un joint, fut soulagé de voir que notre bienveillance était accordée à ceux dont l'esprit cherche à explorer d'autres sphères de conscience. Bref nous nous retrouvâmes autour de la table à boire un thé au milieu d'habits, de chapeaux et de chaussures des plus originaux.


Il parlait vite et avec un vocabulaire qui ne me permettait pas de tout comprendre, mais je le revois encore parler de Pachamama, la Terre-Mère. Dans un pays majoritairement catholique, lui semblait encore vénérer la déesse-terre et nous voyait tous comme faisant partie d'elle, et même, chacun de nous était Pachamama elle-même. Il regardait Javier puis les autres en leur disant, la main tendue en avant : " Tu ES la Pachamama ! ".


Quelques instants plus tard arriva Shann, une amie Australienne qu'un mal de tête commençait à assaillir. Ni une ni deux l'artiste lui dit de s'allonger et de faire le vide dans son esprit. Alors il saisit son didgeridoo duquel il fit naître des sons vibratoires au-dessus du corps de Shann. Il jouait puis aspirait d'un coup avant d'éloigner le didgeridoo pour évacuer l'air retenu. Après plusieurs répétitions il laissa Shann au sol et reprit sa conversation. Si cette expérience n'a pas tout à fait résorbé le mal de tête de Shann, les vibrations lui firent toutefois un grand bien.



Retour en haut de page

Le Pérou me fit l'effet d'un révélateur, comme si l'avenance, l'ouverture naturelle et l'hospitalité des Péruviens me mettaient face à mes propres barrières que la France avait l'art d'insérer insidieusement en mon âme. Et l'insécurité d'abord ressentie exhala de même des peurs injustifiées qui dévoilaient là encore des limitations inutiles.


Alors oui, l'Amérique du Sud est magnifique et chaleureuse, véritablement dépaysante, et j'espère un jour y retourner avec cette fois l'expérience qui me permettrait de l'aborder plus sereinement, mes bras grands ouverts comme ils le furent à mon départ.


Ah, beaux Péruviens, quelle humanité vous m'avez offerte !




Retour en haut de page

Voyage


Premiers pas
Mariage
Routes
Activités
Insécurité
Noël
Rencontres