Pays Nordiques




Un des nombreux avantages des écoles d'ingénieurs est que nous sommes vivement encouragés à voyager durant nos stages. Il ne faut pas me le dire deux fois, donc pour mon stage de 2ème année, j'ai choisi (ou me connaissant, l'urgence m'a fait choisir) une ONG travaillant sur le développement durable des forêts européennes. Et le siège est en Finlande, à Joensuu.


Deux mois de stage étaient prévus, alors fin juin 2002 je décolle pour la Scandinavie dont je ne connais jusqu'alors que le nom.



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Joensuu



Mon premier souvenir de la Finlande demeure celui de la première nuit. J'avais une petite chambre d'étudiant en colocation, et si j'étais habitué à dormir sans volet, je l'étais moins au soleil quasi omniprésent. A 3h du matin je me trouve réveillé par le soleil entrant dans ma chambre comme en plein jour. Dans les hauteurs de notre hémisphère, le soleil et la nuit tour à tour s'attardent sur ces terres en un rythme qui ne nous est en rien familier.


Ainsi mon excitation à voir sur chaque bâtiment des échelles qui pourraient me permettre d'escalader les édifices pour assouvir mon amour de la grimpette et de la contemplation en hauteur fut vite calmée par cette lumière si présente, par ces nuits diurnes où à 2h du matin il n'était pas surprenant de voir des habitants profiter d'un peu de chaleur sur leurs balcons.


Quant à la chaleur des autochtones, il en va autrement. J'avais entendu dire que les gens du nord n'étaient pas toujours les plus accessibles, or j'en ai fait l'expérience. Désirant me fondre un minimum dans mon pays d'accueil, je voulais en apprendre les mots de base. Dans un parc, je m'avance vers trois finlandaises et leur demande de m'apprendre à dire 'bonjour', 'au revoir' et 'merci'. Elles se contentèrent de répondre à mes questions sans rien ajouter, sans rien relancer derrière. Je me suis vite senti de trop et ne comptant pas combler les blancs qui s'imposaient dès ma bouche fermée, je ne m'attardai pas plus longtemps.


Je ne généraliserai pas, toutefois au cours de mon voyage j'aurai au final rencontré très peu de personnes du pays. Et c'est bien dommage car eux qui sont excellemment bilingues m'auraient été d'une aide précieuse pour faire mes courses. Allez donc dans un magasin où les produits sont bien différents de ceux de nos supermarchés et où en prime rien, absolument rien de ce qui est écrit n'est compréhensible ! Il aura fallu qu'un allemand de l'ONG, Thies Eggers, me prenne sous son aile pour me faire découvrir certaines spécialités locales tel ce pain fourré aux poissons dont j'ai perdu l'incompréhensible nom.


Thies m'initia aussi au plaisir des saunas. Presque chaque maison finlandaise en est pourvue, et je conserve aujourd'hui encore l'envie de m'en faire construire un dans ma future maison. Quoiqu'il en soit, le premier sauna fut assez déstabilisant. Je ne connaissais Thies que de quelques jours et invité chez lui, nous décidons de nous faire un sauna. Alors ni une ni deux le voilà qui se met nu devant moi, avec tout le naturel possible. J'étais passablement gêné et c'est avec hésitation que j'ai à mon tour enlevé mon caleçon. Puis nous voilà dans cette cabane de bois où la température avoisine les 90°C, où l'eau versée selon notre gré sur les pierres brûlantes engendre le degré d'humidité souhaité.



L'ambiance est si particulière dans un sauna ; et le fait d'être nu facilite quelque part la conversation. Plus d'apparat, plus de masque, nous ne sommes que des hommes en train de parler, et cette mise à nu facilite autant la sincérité que la confidence. Apparemment certaines réunions d'affaire, certaines négociations professionnelles importantes se déroulent dans des saunas. Et j'imagine là des conversations plus saines que celles autour d'une table, un peu aviné et le ventre gonflé de viande.


Car oui, les bénéfices d'un sauna sont évidents. Dans un four à haute température, la transpiration perle de notre corps, emportant avec elles nombre de toxines indésirables. Alors une bonne douche froide réveille les sens et on se replonge dans cette chaude atmosphère avec plaisir. Cette libération du corps engendre une incroyable sensation de légèreté et de pureté de notre enveloppe corporelle, et l'expression " Sain de corps, sain d'esprit " prend ici tout son sens. Après un sauna, le corps et l'esprit semblent avoir perdu de leur lourdeur, il nous semble être remis à neuf et les pensées s'éclairent d'une forme de simplicité. Après l'épreuve physique qui nous place à des températures extrêmes, la liberté gagnée vaut tous les massages. Une sensation unique, à vivre.


Au European Forest Institute, il m'est arrivé de faire un sauna avec des collègues, or nous étions huit hommes, et huit nationalités différentes. D'âges différents, nous en sommes pourtant venus à refaire le monde, dans notre plus simple appareil.



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Vagabondage en Finlande



Mon stage devait durer deux mois. J'avais à réaliser un rapport sur la forêt française. Or mon superviseur me montre un 'bon exemple', celui de Suède. J'ai doucement ri en voyant le rapport : 12 pages, sans graphique, sans tableau. Bien. Comme je m'ennuyais dans ma vie finlandaise extra-professionnelle, je me suis donné à fond sur le rapport. En 15 jours je rendais un rapport garni de graphiques et autres illustrations pertinentes, avec un tour assez complet de l'état et des objectifs des forêts françaises. Bref mon superviseur était ravi, moi aussi, ainsi il ne put qu'accéder à mon souhait lorsque je lui demandai ma liberté pour aller visiter la Finlande. Et voilà, alors que certains de mes pairs commençaient à peine leur stage, j'avais fini le mien et n'avais plus qu'à voyager au gré de mes envies.


Errer en Finlande révèle très vite ses deux attributs principaux : des forêts à perte de vue et des lacs innombrables. Pour dire, le pays présente près de 200.000 lacs, et le territoire non immergé est couvert au ¾ de forêts boréales. Le portrait est dressé.


Il est d'autres éléments remarquables ci et là, comme ce château de Savonlinna converti en opéra. Un délice devant les charmes du cadre et du spectacle. Je l'aurais peut-être mieux apprécié si les chants italiens n'étaient sous-titrés en finlandais, mais le charisme des acteurs et la beauté des chants suffisaient déjà à émerveiller.



La Finlande est jeune. D'abord sous domination suédoise puis russe, elle ne gagna son indépendance qu'en 1917, après avoir été le terrain de guerre des pays voisins. Rares sont les édifices très anciens, et les villes sont très loin d'être les plus charmantes d'Europe. Je misais pourtant sur Rovaniemi, ville officiel du Père Noël, pour m'enchanter. J'ai fini au MacDo à entendre les jeunes tourner en ville à faire crisser leurs pneus de voiture et avec leur musique bien forte. Quant à la nuit, je l'ai passée dans une locomotive ouverte où avait été tagguée une croix gammée. Moi qui rêvais de sémillants lutins, de rennes sauvages et de chants a capella, je bien vite déchanté. Et le parc d'attraction du Père Noël n'a pas vu la couleur de mes deniers.


Ma route vers le nord avait un objectif : atteindre le Karhunkierros, trajet de randonnée qui m'attirait terriblement. La nuit précédent le début de la rando, je n'avais nul endroit où dormir et ai trouvé à côté d'une habitation tout de bois construite un abri dévoué aux barbecues. J'y étais à l'abri du vent et protégé d'une éventuelle pluie. Mais un jeune finlandais arriva et m'y trouva. Il allait préparer un barbecue et me voyant, il eut presque peur. J'ai eu la réelle sensation d'apparaître comme un clochard indésirable, alors je suis parti sans qu'il ne me parle et ai finalement dormi dans un fossé non loin, en bord de route et soumis au vent. Je me rappellerai longtemps l'hospitalité finlandaise !



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Finlande ~ Karhunkierros



Il est vrai qu'en faisant mes bagages pour la Finlande, je ne prévoyais pas de randonner. Je n'avais donc pas de chaussure de randonnée mais mes Docks Martens ; pas de sac de couchage mais un blouson et une couverture de survie ; évidemment pas de réchaud ni de matériel de cuisine pertinent pour une randonnée supposée occuper 4 journées. L'improvisation fut donc de mise.


Au départ de la randonnée, mis face à l'immensité qui m'attendait et sachant que je ne trouverai pas de point de ravitaillement sur mon chemin, je suis retourné au village m'acheter 2 kilos de pâtes.


Une fois prêt, je me suis élancé. Et quel ne fut pas mon bonheur pendant les trois journées de randonnée. Certes j'en ai bavé, avec ma grosse vingtaine de kilomètres par jour, mais quels paysages enchanteurs ! Plus d'une fois je me suis cru dans une forêt dessinée par Hayao Miyasaki. Les refuges en bois sont un bonheur parmi l'océan végétal dans lequel nous évoluons, et sont les rares lieux de rencontre qui se présentent sur une route relativement déserte.


La végétation diversifiée et brillante sous le soleil offrait aux yeux une contemplation qui appelait à la perdition, mais s'aventurer hors de la route est dangereux. D'abord car on risque fortement de se perdre, ensuite car pour peu que nos pas nous mènent vers la frontière russe, le risque est grand de croiser des soldats à la conversation aussi développée que celle des moustiques environnants. Une fois seulement j'ai cru avoir perdu ma route, mais une fois a suffit pour que l'adrénaline me fasse comprendre le danger d'une errance définitive.



Nombre de rivières, nombre de planches de bois surplombant des zones marécageuses, nombre de passerelles défiant les eaux limpides et nombreuses du trajet de l'ours, et enfin, nombre nombre de moustiques. Tout arrêt au sein des forêts assure une invasion immédiate, et j'en ai fait les frais lors du premier souci rencontré. A force de marcher sur un terrain tout sauf plat, mes Docks n'ont pas résisté, et la semelle digérée a fini par faire ressortir deux agrafes qui lentement mais sûrement tailladèrent la corne de mes pieds. A la gêne ressentie succéda une vive douleur, de sorte qu'en pleine marche au cœur d'une forêt, je n'eus d'autres choix que m'arrêter. Mon pied creusé saignait, dès mon arrêt des dizaines de moustiques tentèrent de percer le voile de l'anti-moustique indispensable, et il me fallait pourtant aller de l'avant. Heureusement que je détenais quelques brochures du pays qui me servirent de semelle pour continuer sans souffrir à chaque pas. Dès lors je repris vivement la marche, priant pour un refuge à venir.


J'eus rapidement marre des sandwichs au fromage (et pour un français, quels fromages….). Arrivé au bord d'une rivière et nécessitant de reprendre des forces avant une nouvelle avancée, j'ai repensé aux fameuses pâtes censées être salutaires. Mais évidemment, sans réchaud la tâche est plus ardue. En éternel optimiste j'ai mis les pâtes dans un sac, y versa de l'eau de rivière tout à fait potable, et ai attendu, attendu et attendu encore, persuadé que les pâtes finiraient par mollir. A bout de patience après une grosse demi-heure, je me décidai à y verser du thon. Mais les pâtes bien raides craquaient sous ma dent et très vite écœuré j'ai fini par lécher le thon et faire l'offrande de mes pâtes aux poissons. Finalement le fromage n'est pas si mauvais…


Après trois jours de marche intensive, le trajet de l'ours se termine à la limite du cercle polaire. A partir d'ici les jours et les nuits prennent une autre définition ; à partir d'ici me taraude l'envie de rejoindre la Suède et découvrir la Laponie ; à partir d'ici j'en prends le chemin.



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Suède ~ Abisko



Au revoir villages de plusieurs centaines d'habitants, au revoir manifestations culturelles, grands magasins et autres produits de nos villes agitées. Bienvenue à Abisko, tout petit village dans le nord de la Laponie, perdu au milieu de vastes étendues montagneuses.


Rien ne m'aurait poussé dans cette station de recherche isolée si ne s'y était trouvé un stagiaire de ma promotion de l'ENITA : Vincent Bridoux. Je le connaissais très peu et nous n'avions jamais alors passé de temps ensemble. Sa réserve contrastait avec mes épanchements emphatiques, mais l'occasion d'être réunis pour une semaine allait nous amener à bien mieux nous connaître et à forger depuis lors une amitié durable.


Je me rappelle notamment une soirée de sauna où avant de se libérer de nos toxines nous en avons fait le plein. L'alcool est très cher en Scandinavie, ainsi c'est avec la conscience d'effectuer un investissement éphémère que nous achetâmes des bières. Mais par ce biais et déshabitués à l'ivresse alcoolique, nos esprits euphoriques nous permirent de briser quelques gênes et nous partageâmes nos premiers fou-rires.



Ce voyage nous aura aussi permis de voir combien notre approche et notre rythme de marche étaient similaires. Randonner est pour moi synonyme de liberté et il n'est pas toujours évident de trouver une personne dont la vitesse et le désir de découverte sont comparables, or ce fut le cas, rendant nos marches aussi libres que des marches en solitaire. Alors presque tous les jours nous sommes partis dans les montagnes, sur ces hauteurs de Laponie d'où s'ouvrent de vastes étendues, où les nuages finissent sous nos pieds, où des rennes s'entrevoient durant leurs errances sauvages.


L'eau des rivières s'y boit sans hésitation, des baies se dénichent au cœur des buissons, les moustiques nous ont relativement épargnés, et surtout, nous n'avons croisé âme qui vive. Un régal pour les randonneurs, un délice pour la vue, un calvaire pour les jambes tant la beauté des lieux nous pousse à aller toujours plus avant dans ces paysages qui donnent envie d'être un oiseau.



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Norvège ~ Narvik



Une journée seulement passée en Norvège, c'est évidemment bien trop court pour se faire une idée du pays. Le voyage en train vers Narvik révéla nombre de fjords, et l'eau perdue entre des reliefs puissamment élevés est un spectacle saisissant. Seulement voilà, ces monts nés des eaux sont garnis de piliers et lignes électriques à tel point qu'il faut être très vigilant et rapide pour parvenir à prendre une photo des fjords sans être pollué par ces câbles métalliques. Etrange sensation de se sentir perdu loin de la civilisation et d'avoir à subir les pollutions visuelles de cette dernière.


Le coût de la vie fut une seconde surprise désagréable. La Norvège est un des pays où la richesse par habitant est la plus élevée, et pour de simples voyageurs comme nous, s'acheter quoique ce soit appelait à la réflexion. Nous abandonnâmes ainsi l'idée d'un bon repas en constatant qu'une petite pizza revenait déjà à 20 euros !


Bref, heureusement que nous venions uniquement profiter des beautés paysagères des lieux, et sur ce point nous n'avons pas été déçus. Escalader les montagnes et découvrir les prémisses de la mer se frayer un chemin à travers les reliefs est tout simplement majestueux.



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Suède ~ Stockholm



Près d'un mois s'était écoulé depuis mon départ de Joensuu. Il me fallait pourtant rejoindre ma base où la fin de mon stage m'attendait. De Laponie, un train menait vers la capitale suédoise à une allure qu'on ne peut qualifier de vive : 18 heures de train pour traverser le pays ! Ayant vu un compartiment isolé, je m'y suis installé. Ce n'est que lorsque le train fut plein que je réalisai que ce compartiment de 4 places était en fait la salle fumeur du train. J'ai donc baigné dans un nuage de fumée quelques heures durant. Puis la nuit venant, ces places assises devinrent précieuses et des dormeurs s'en emparèrent.


En face de moi se trouvait une suédoise charmante du nom de Sara. Nous avons fini par sympathiser à tel point que l'un de nos voisons envoya sur la table des préservatifs. Cela partait certainement d'une bonne intention mais je restai et reste encore affligé des raccourcis que les apparences offrent aux spectateurs. N'est-il pas plus plaisant de considérer les innombrables alternatives que crée une relation entre deux personnes, sans compter le passé, les pensées secrètes de chacun des interlocuteurs ? Mais non, un garçon et une fille se parlent et s'entendent bien, alors forcément…


Arrivés à Stockholm, quelle ne fut pas ma surprise en voyant Sara rester pieds-nus ! Pour replacer dans le contexte, depuis trois ans à l'ENITA je marchais pied-nus à l'école, en cours (au grand désespoir de certains profs), et parfois en ville, bref je me sentais si bien sans chaussures que j'exhortais chacun à les abandonner. Le mouvement eu peu de succès mais mon plaisir demeurait intact. Alors trouver ci loin de mon cocon enitien une demoiselle aux nus pieds eut de quoi me ravir. Et posé au bord de l'eau à photographier nos pieds, nous imaginâmes un instant créer une association internationale réunissant les pied-nus de chaque pays ! C'est ainsi que la Suédoise et le Français vagabondèrent dans les rues de la belle Stockholm. De bâtiments colorés en drakkars à quai, j'ai adoré cette ville polychrome.



Sara et moi avons fini par nous quitter après s'être pris dans les bras. Rencontre surprenante sans lendemain, curiosité passagère qui mêle deux vies puis se noie parmi les souvenirs. J'ai pourtant ardemment désiré retrouver Sara par la suite. Avec quel espoir ? Je l'ignore encore. Pourtant notre rencontre fut à l'origine de mon premier site Internet : l'INAFEAS : International Naked Feet Association. Je donnais corps à notre projet fou et ai même fait traduire le site en anglais et espagnol. Le principe était que les adhérents pied-nus de divers pays décrivent leur ville et puissent faire visiter, voire recevoir chez eux, d'autres adeptes de la marche sans chaussure.


Plusieurs personnes se sont inscrites mais le temps me manqua bien vite pour développer ce projet. Sara ne l'a jamais découvert et l'Inafeas est tombé en désuétude, ou presque. Au total j'aurai reçu trois appels de journalistes, de France 2 et Studio 8, qui voulaient m'interroger sur les pratiques des 'barefooters' et me faire participer à un reportage. Mais à ce moment j'étais en Nouvelle-Zélande et avais perdu jusqu'à l'adresse du site...


Au final, ce qu'il me restera de plus vivace de la Scandinavie restera ces vastes paysages ouverts sur l'horizon, la complicité forgée avec Vincent, le magnifique Karhunkierros et cette sensation de légèreté corporelle et spirituelle après les saunas. Sain de corps, sain d'esprit, tel était mon état avant de terminer ces vacances en rejoignant d'autres amis en Hollande où les bénéfices des saunas se vaporiseraient bientôt en volutes inspiratrices.



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