Thaïlande




A priori, rien ne me destinait à découvrir l'Asie sinon une envie que j'aurais certainement repoussé comme je repousse la découverte de l'Afrique ou de l'Amérique du Sud. Question de temps, question d'argent, bref les excuses ne manquent pas (contrairement à la motivation) lorsqu'il s'agit de quitter un confort au profit d'une aventure pourtant espérée.


Et pourtant, proche du terme de mon expérience néo-zélandaise, la Thaïlande m'est apparue comme une évidence. D'une part mes colocataires, dont ma mie kiwie, m'en ont largement fait l'apologie, d'autre part je me suis rendu compte que partir de Nouvelle-Zélande pour me jeter en moins de 48h en France serait un choc trop rude.


Après 3 années de vie aux antipodes, après avoir oublié la plupart des contraintes de la France, après avoir vécu un paradis dont mon cœur conserve encore la douceur, comment retrouver à tête reposée tant d'amis, tant de saveurs connues, comment retrouver un passé déjà synonyme de futur alors que mon âme est encore imbibée de ces terres de bonheur et des bras de ma douce ? Non décidément, deux mondes s'entrechoqueraient trop violemment. Il me fallait une pause, un interlude. Faire le point. Savoir d'où je viens ; savoir où je vais.


C'est ainsi que le 31 mars 2006, jour d'expiration de mon visa néo-zélandais, je m'envolais pour un mois en Thaïlande.



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Temples



Je ne désirais nulle rencontre, je n'espérais que l'aventure de mon abandon. Ainsi je ne restai pas longtemps à Bangkok, où il faut marchander avec chaque taxi sous peine de se faire joyeusement arnaquer (l'arnaque est relative considérant le faible coût de la vie, mais tout de même…). Le temps d'un apéritif visuel autour de quelques temples et me voilà déjà dans un train vers le nord. Je me rappelle ce trajet de près de 8 heures, assis sur les marches de la porte ouverte, je reste face aux paysages plats et verdoyants et je ne pense pas. J'observe, je me laisse porter, je regarde ces Thaïlandais aux sourires faciles, les vendeurs qui passent dans le train pour vendre des plats locaux. Je me sens loin, je ne comprends rien du langage qui m'environne. Les odeurs, la chaleur et les regards des gens sont nouveaux. C'est parfait.


Premier arrêt à Ayutthaya, capitale des Thaïlandais pendant quatre siècles, de 1350 à 1767, date à laquelle elle fut saccagée par les birmans avant de tomber en ruine et d'être abandonnée. Enfin je me pose et ouvre un voyage sous le signe de l'inconnu. J'erre dans les rues, je m'imprègne des sourires autochtones, j'aime ce geste où mains jointes devant le visage j'incline la tête en signe de remerciement ou de salut.


J'y découvre les Thaïlandais, dont le gérant de l'hôtel qui avec un naturel déconcertant me touche le sexe pour signifier son homosexualité, et les touristes, dont cette française un brin cinglée qui m'a répété nombre de fois ne pas être folle et s'être faite piquer par un chien. Tout va bien, j'ai quitté mon cocon pour l'imprévu, donc à nouveau c'est parfait bien qu'étrange.


Les ruines plus calmes m'accueillent enfin. Les bouddhas sont nombreux, comme à Bangkok les chiens errants ne manquent pas, et les temples sont magnifiques, ils semblent ployer sous leur poids sans céder à la vieillesse.




Je continue en train vers Sukhothai, ville fondé en 1238 et considérée comme la première capitale de la Thaïlande. Au sortir de la gare je croise une touriste aussi perdue que moi, alors nous décidons de faire un bout de chemin ensemble pour partager les frais, et cette idée se développe jusqu'à se convaincre devant les prix des chambres de partager un lit. Anemika, jeune fille du nord, devient le temps d'une nuit ma confidente. Nous retraçons nos parcours, nous relatons pourquoi et comment nous nous retrouvons ici, en Thaïlande, en quête de temples et de spiritualité. Un bilan qui me fait prendre conscience combien l'incertitude de mon avenir réclame une pause avant de m'y jeter plus concrètement. Artiste dans l'âme mais bardé de diplômes scientifiques, que vais-je retrouver de retour en France ? De quel courage ferai-je preuve pour vivre mes passions ? Vers quoi m'orienterai-je ? Tout simplement, quelle sera ma vie ? C'est pour fuir cette question que je suis là. Oublier, avant d'y être pleinement confronté.


Le lendemain matin nous rencontrons Alice et Michael, un couple d'anglais dont le hasard fera que nous avons à peu près le même itinéraire, et notre sympathie rapidement mise à jour poussera nos chemins à se croiser souvent d'une ville à l'autre. Alors notre quatuor partit ensemble pour les ruines parcourues à vélo. Ruines magnifiques, preuves d'un temps ancien où la richesse de l'imagination savait faire naître des édifices splendides faisant honneur au genre humain.



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Paï



Pour rejoindre Pai, je me suis arrêté un court moment à Chiang Mai, la plus grande ville au nord de la Thaïlande, célèbre pour son 'Night Bazaar', un marché gigantesque couvrant d'innombrables rues et aux produits extrêmement variés. Ce lieu attire nombre de touristes et dans les auberges de jeunesse il devient difficile de se croire encore en Thaïlande. Même la spiritualité y semble négligée à en croire les maisons des esprits parfois délabrées.


Ah oui, les maisons des esprits… construites pour chaque foyer, elles accueillent les esprits environnants. Il est donc important de soigner cet autel qui ressemble souvent à un petit temple. Nourriture, fleurs et autres offrandes contribuent au confort des esprits, assurant ainsi aux habitants de ne pas subir le mécontentement de ces entités spirituelles.


Entouré de touristes avachis sur des coussins ou regardant des films sur grand écran, dans cette grosse ville ou la foule se presse en masse, je pars en reconnaissance dans les montagnes environnantes, au temple de Doi Suthep. J'y rencontre une élève allemande au regard apaisé puis un moine qui m'explique le fonctionnement du temple et m'assure qu'ils peuvent m'accueillir lorsque je le souhaiterai. J'en prends bonne note. Le temps d'une soirée où je retrouve Alice et Michael pour une shisha puis je quitte Chiang Mai au plus vite.


Le car traverse pendant des heures montagnes et forêts. Je me sens m'éloigner de la civilisation et y puise une agréable sensation de liberté. J'ai certes été bien froid avec le touriste allemand qui tentait de lier conversation, mais qu'importe, encore une fois le paysage défilant sous mes yeux comblait mon esprit pour en chasser les pensées, ou du moins les dissimuler provisoirement.




Paï apparaît d'office comme un village accueillant. Les touristes n'y sont pas absents mais sa taille réduite la rend plus confortable. Et on se sent entouré d'une nature facilement accessible. Dès le premier soir je retrouve Alice et Michael. Nous errons dans les rues, dégustons du riz collant avec de la papaye et des légumes cuits, un régal !


Une semaine déjà depuis mon départ, une semaine de vagabondage après laquelle j'ai envie de me poser. Alors le lendemain c'est piscine, c'est squat au bord d'une rivière où je me retourne pour la première fois vers le passé en me plongeant et dans une bonne bière et dans une longue lettre à Debra où je raconte mon voyage et où la nostalgie de ses bras transparaît dans mes mots. Un an et demi de vie commune s'est transformé en quelques jours en souvenirs que je ne peux ressusciter selon mon gré. Il me reste les mots pour retrouver notre intimité perdue, cet amour que je voulais lointain mais dont mon corps et mon âme restent encore prisonnier de par les saveurs et le confort autrefois habituels et aujourd'hui perdus. Même les libertés choisies peuvent se révéler douloureuses.


Aller, après ce retour en arrière il est temps de continuer à profiter de la nouveauté de l'Asie. Avec mon couple acolyte, nos pas nous mènent dans un bar où la musique est reine. Parfois les paroles sont superflues lorsque le regard se charge de communiquer, relaie une curiosité que l'on sent partagée. En entrant dans le bar une fille se retourne et nos regards se croisent.


C'est ainsi que par un jeu de regard prolongé j'ai fait la connaissance d'une charmante autrichienne du nom de Silvia Wimmer. Quelques paroles échangées avant un départ précipité puis un retour inattendu lorsque je suis au 'Bamboo bar' nous permet de prendre rendez-vous pour le lendemain.


Au Bamboo bar justement, je me retrouve cernés de Thaïlandais, dont une demoiselle du nom de Kaï. Son manque de discrétion certainement volontaire me fait vite comprendre que je lui plais, mais j'y reste insensible. Non qu'elle n'était pas charmante, mais cette facilité d'approche a quelque chose qui suscite ma méfiance. Et au final était-ce bien moi ou l'affection qu'elle recherchait ? J'en eu la réponse lorsque après une heure pendant laquelle un garçon lui faisait la cour malgré ses rejets incessants, Kaï finit par lui offrir ses lèvres.


A ce propos il convient de savoir qu'en Thaïlande il est très mal vu d'exhiber un contact physique. Se prendre la main passe encore mais s'embrasser en public peut engendrer de fortes colères de la part de personnes plus conservatrices. La gérante du Bamboo bar en a d'ailleurs vivement fait la démonstration en s'énervant dans un langage incompréhensible contre un couple dont les lèvres avaient du mal à s'émanciper. Je trouve dommage qu'on ne puisse par notre affection ouverte répandre une vision d'amour autour de soi mais si telle est leur culture nous ne pouvons que l'accepter et prendre sur soi pour la respecter.


Le lendemain je décide de prendre le large, loue un scooter et pars au hasard sur les routes. J'y découvre des élevages d'éléphants, des temples perdus en haut de volées impressionnantes de marches, des rivières dont l'eau monte jusqu'à 80°C, des cascades où des enfants jouent sans relâche en défiant la gravité sur des roches lisses et humides. Devant ce spectacle je me rends bien compte que j'ai dorénavant plus conscience du danger. Peut-être ma cheville brisée a-t-elle aussi refroidi certaines ardeurs, toujours est-il que l'agilité insouciante de ces enfants me fait réaliser que j'ai vieilli.


Pour confirmer l'entropie corporelle inévitable, j'enchaîne shisha et bars avec Alice et Michael. Silvia rejoint la fête et nous revoilà au Bamboo bar où notre oubli nous vaut l'acrimonie de la gérante. C'est ainsi que le jour se lève sur mon départ de Pai. J'y aurais donc déposé mon passé sur papier et eut un avant goût d'un renouveau du cœur.



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Méditation



" Mind knows, body doesn't "


De retour à Chiang Mai, ce n'est plus un au revoir mais un adieu qui me sépare d'Alice et Michael. Mais le monde grouille dans cette ville et je rencontre Inbar, une jeune juive amoureuse de voyage. Ensemble nous partons au Night Bazaar, et effectivement je n'ai jamais vu un marché aussi vaste. Habits, art local comprenant sculptures, luminaires, nourriture, et les babioles classiques, il y a de quoi trouver son bonheur. Je cherche des habits blancs en prévision de mon séjour au temple de Doi Suthep, je marchande, car oui les Thaïlandais aiment négocier, ne serait-ce que pour le plaisir d'une conversation éphémère.


Et après cette marche, ce chemin frayé au milieu d'une foule dense, pour la deuxième fois je partage les frais d'un hôtel avec une inconnue, en l'occurrence Inbar. L'avantage de ces rencontres qu'on sait perdues dans le temps et l'espace est que les barrières tombent plus vite et qu'on n'hésite pas à se confier à une oreille attentive et bientôt lointaine. En France au contraire il me paraît inconcevable de partager un hôtel avec une personne rencontrée quelques instants plus tôt, mais ici cela semble naturel et la méfiance est peu de mise lorsque l'intuition appelle à une relative confiance en l'inconnu.


Le lendemain Inbar m'accompagne au temple et m'y laisse au soin du moine qui me reconnaît et me présente ma chambre : 4 murs et un toit, c'est déjà pas mal. Il me demande quand je veux intégrer le temple, je lui dis " maintenant ", il m'accepte, je pose mon sac. Je mets mes habits blancs, une courte cérémonie d'intronisation avec encens et lotus et me voici reclus pour une semaine.


Le temple est entouré d'un parc national réputé pour la diversité de ses oiseaux. Le bruit des touristes se dissipe lorsqu'on descend les marches qui mènent au lieu de vie et de méditation des élèves. Plus bas encore se trouvent les habitations des moines, en lisière de forêt.


De la terrasse du temple Chiang Mai apparaît vaste et grise, telle une ville digne de ce nom, et je prends grand plaisir à me savoir isolé d'une telle agitation. Le soir particulièrement, il n'y a plus de touriste, le temple est à nous et presque chaque soir je m'avance sur la terrasse pour contempler les lumières d'une civilisation dont je tente de me détacher. Et le rythme du temple m'y aidera bien.


Une nouvelle année s'est ouverte en Thaïlande pendant mon séjour à Doi Suthep. Dans la ville la fête prenait la forme de jeux d'eaux : chacun avec de grands sceaux s'asperge d'eau, ce qui peut devenir dangereux quand ce sont des motards ou des cyclistes qui se trouvent visés. Loin de la liesse de la ville je méditais et éprouvais une certaine satisfaction à être détaché de ces festivités.


Au temple, les règles sont simples : nous sommes là pour méditer, et à ce titre notre esprit doit recevoir le moins de distraction possible. Notre seul contact oral est le moine qui suit notre formation. Il est donc 'interdit' de lire, écrire, écouter de la musique, fumer, boire de l'alcool, faire l'amour bien sûr et même parler avec les autres étudiants. L'interdiction est relative puisque aucune réprimande ne sous est faite si nous écrivons ou autre. Nous sommes nos seuls juges.


L'emploi du temps d'une journée :


4.00 : réveil

6.30 : petit déjeuner

11.30 : repas

15.00 : discussion avec le moine

22.00 : coucher


Tout le reste du temps : méditation



Avant chaque repas nous récitons une prière où nous prenons conscience que nous mangeons uniquement pour apporter l'énergie nécessaire à la survie de notre corps. Alors évidemment pas de viande, tous les repas sont végétariens. Nous pouvons nous resservir autant de fois que nous le voulons mais au final nous mangeons peu et lentement. Il faut rester concentré sur le fait que nous mâchons, que nous avalons. Car telle est un des buts de la méditation : rester dans l'instant présent, conscient de notre situation spatiale, de notre activité.


Ainsi toute la journée se déroule en une succession de deux exercices : assis les yeux fermés, nous nous concentrons sur notre respiration : debout à marcher extrêmement lentement, nous nous concentrons sur le fait de lever de pieds, l'émanciper du sol, le reposer et l'aplatir. Et ainsi de suite, encore et encore.


Chaque matin le lever de soleil et le chant naissant des oiseaux nous accompagne, et de même nous voyons le jour décliner et les sons se faire oublier. Un rythme tellement inhabituel !


Les premiers jours furent très durs, car toutes les pensées que je fuyais par mon incessante activité ont profité de mon repos pour m'assaillir de nouveau. J'ai pensé partir, quitter ce lieu où tout me submergeait pour fuir encore, mais à quoi bon ? Il était temps d'y faire face. Et le principe même de la méditation m'y aiderait.


Focalisé sur la croissance ou la décroissance de mon ventre ou bien sur le mouvement de mes pieds en marche, l'idée est d'être à ce point conscient du corps que toute pensée arrivant à l'esprit devient d'autant plus évidente. Au début c'est un chaos de pensées qui surgit, mais il faut prendre le temps de regarder cette pensée, de l'accepter telle qu'elle est, à savoir un doute encore insoluble, un souvenir du passé, une appréhension ou un espoir du futur, puis relayer cette pensée dans son 'répertoire' ainsi défini. De sorte que lorsque la même pensée se présente nous la relayons d'autant plus vite en son lieu défini. Il s'avère ainsi que ce sont généralement les même pensées qui gravitent autour de nous et créent une sorte de nuage opaque, un sac de nœud qui se démêle doucement. Au fur et à mesure, sans rejeter les idées mais toujours en les regardant en face, l'esprit s'allège, se libère de l'incompréhensible, de l'inexplicable, de l'imprévisible.


Nous apprenons donc à réfléchir avec notre esprit et notre raison plus qu'avec nos émotions. Nous sommes ici et maintenant, alors à quoi bon trembler devant le futur puisqu'il n'est pas encore là ? A quoi bon regretter le passé puisqu'il n'est plus présent ? Inspirer, expirer, je suis ici. Se détacher des plaisirs, ne plus faire de différence entre ce que l'on aime et ce que l'on aime pas. Bien plus facile à dire qu'à faire. La méditation sous-entend un renoncement à une certaine exaltation naturelle de l'âme, à ses oscillations émotionnelles qui pourtant sont si bonnes.


Jour après jour le temps de méditation s'allonge, la concentration se développe. Un jour, après avoir laisser passer une pensée déjà rencontrée, aucune autre n'a suivi et pendant près de 15 minutes je suis resté seul avec ma respiration. Quel plaisir, quelle légèreté, quelle incroyable tranquillité ! A terme et pour ceux qui vont bien plus loin, le bien-être procuré par la méditation devient un plaisir piège duquel il faut aussi apprendre à se libérer. La voie de l'illumination est incroyablement longue et demande de tels abandons… je sens que je ne suis pas prêt à cela. Certainement car je n'ai pas pleinement conscience de la béatitude de l'âme que je gagnerais après ces sacrifices.


Après une semaine de méditation quotidienne, je décide de repartir. Il me reste une semaine de vacances et malgré ce court enseignement je compte bien en profiter. Une cérémonie de clôture plus tard, me voilà à descendre les marches du temple pour rejoindre la civilisation un temps oubliée.



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Ko Phayam



Je redécouvre avec un incroyable plaisir et une culpabilité vite effacée les joies de la musique, de la lecture, de l'écriture, d'un film sur grand écran. Mon esprit se regorge de moult pensées sitôt le temple quitté et me voilà parti en direction d'une île assez épargnée des touristes. Pas de lagons hallucinants mais pas non plus de masse d'occidentaux bruyants.


Je débarque sur une île tranquille où je me choisis un bungalow d'abord dans la forêt puis en bord de mer. Les gens y sont tranquilles, les noix de cajou s'étalent en tas impressionnants pour sécher au sol. La mer est chaude, la nourriture excellente, l'accueil tout à fait agréable. Bref je me laisse aller à des saveurs simples mais qui prennent d'autant plus de force que je sors d'une retraite spirituelle.




J'ai passé mon temps à me baigner, à glandouiller, à reprendre la rédaction de la Trilogie Gaïa (Neferia retourne en Egypte !) et à fréquenter le Rasta bar où mes anciens colocs néo-zélandais avaient passé le longs moments. C'est en ce lieu fort accueillant que je me suis un soir laissé surprendre par la mousson naissante. Un orage et une pluie diluvienne nous poussent à nous réfugier dans l'habitat de fortune d'Otto, galerie d'art prenant un peu l'eau mais ne chavirant pas. Je me vois offrir des plantes locales dont le fumet demeure interdit dans tout le pays, ils partagent leur repas avec moi puis je me retrouve seul avec Otto. J'ai alors fait preuve d'une grande maladresse bien que je sache à quoi m'en tenir : lorsqu'une personne vous demande de deviner son âge, perdez vos réflexes français et majorer l'âge de votre interlocuteur. Pour eux un âge avancé est synonyme de sagesse et le respect dû accompagne les années écoulées. Annoncez donc un âge plus jeune et vous le vexerez, ce qui fut mon cas.


Otto ne m'en a pas tenu rigueur longtemps puisque bientôt il me faisait partager sa vision ésotérique du monde : au milieu de ses tableaux colorés, Otto saisit un corail aux mailles larges, le pointa vers un tableau et avec une lampe s'amusa à lancer les ombres du corail sur le tableau. Il bougeait la lumière, les ombres dansaient, et parmi cet univers mouvant et coloré Otto voyait se dessiner des formes dont il gardât le secret de l'interprétation.


Entre deux averses je me décide à rentrer malgré son invitation à rester, et je me revois encore longer la plage à marée haute. Cerné par la mer baignant mes pieds et par une rangée de hauts arbres, le tonnerre et les éclairs me firent un instant craindre pour ma vie.


Une autre nuit fut plus calme, libre de nuage, et encore sur la plage, j'ai soudainement et par des battements de cœur accélérés réalisé qu'en effet, j'étais entre deux eaux, je me trouvais entre deux mondes. Les yeux levés au ciel, Cassiopée au zénith rayonnait de ses étoiles familières, et non loin d'elle, la Grande Ourse enfin retrouvée. Au-dessus de la mer, la Croix du Sud ma rappelait le ciel de l'hémisphère sud alors qu'entre les arbres, pris d'une vive impatience, je cherchai et trouvai deux constellations chères à mon cœur, la Lyre et le Dragon. Pris dans l'immensité du ciel, je n'étais plus qu'un point mobile sur cette Terre.


Et cette Terre affublée de nos obligations d'humains me vit peu après quitter Ko Phayam. Un crochet à Surat Thani pour retrouver Silvia le temps d'une nuit sans sommeil, un bus pour Bangkok et à l'aéroport je me retrouve entouré de français. Leurs plates conversations et leurs complaintes laissées au placard pendant trois ans me rappelèrent que je partais retrouver un pays où je comprendrai tout même ce que je n'ai pas envie d'entendre, où les sourires s'arrachent bien plus difficilement.


Après trois ans d'absence je parcourais donc le ciel pour rejoindre mes racines. Ma sœur soit louée mon retour me fit d'office retrouver ce pour quoi, ceux pour qui je rentrais. A l'aéroport, deux groupes d'amis, les Fils de Dijon et les Places de Bordeaux m'attendaient à renfort de banderoles, de chants des chevaliers du zodiaque, de bras ouvert, d'Aloxe-Corton et d'un fromage puant et délicieux que nous avons dégusté aux abords de la douane.


Cet accueil justifiait déjà mon retour, et préparé grâce à la Thaïlande à m'immerger de nouveau dans cette France riche et belle, j'étais heureux.




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